Table of Contents

 

Table of Contents…………………………………………………………….            i

 

Les Vietnamiens au Cambodge…………………………………………….           1

Relations avec les Khmers et élaboration d'une identité - étude des

modes d'interculturation……………………………………………... 1

Préambules…………………………………………………………....           1

Première Partie - Espace Social et Economique…………………………..            1

Des espaces visible……………………………………………………           1

Les migrations internes………………………………………………. 4

Quelques professions exercées par des Vietnamiens…………………  5

Rôle économique et représentations…………………………………. 12

Deuxième Partie - Questions Relatives aux Droits de l'Homme………….           14

Situation administrative, le droit de vivre ici…………………………    14

La question des terres et de la propriété, le droit d'avoir……………..  15

Harcèlement culturel, le droit d'être………………………………….. 16

Sécurité……………………………………………………………….           18

La question de la milice vietnamienne………………………………..   20

Les relations avec la police et les autorités en uniforme……………...    21

Le racket des pêcheurs et la question des taxes……………………….            21

Les Vietnamiens en prison…………………………………………….            24

Troisième Partie - La Scolarisation…………………………………………          24

Les écoles vietnamiennes……………………………………………...           24

L'école khmère………………………………………………………....         25

Quatrième Partie - La Santé………………………………………………....         28

Cinquième Partie - La Religion……………………………………………...          29

L'Eglise catholique……………………………………………………..          29

Rôle des pagodes……………………………………………………….        30

Le culte des génies locaux……………………………………………...          33

Les caodaïstes…………………………………………………………..        33

Les médiums…………………………………………………………....        34

Les fabriquants de talisman et d'amulettes……………………………..            34

Devins et diseurs de bonne aventure…………………………………...           34

Sixième Partie - Construction Identitaire et Intégration…………………...          34

Origines…………………………………………………………………        34

Les Vietnamiens sous Pol Pot………………………………………….          35

Réseaux vietnamiens et organisation sociale………………………….. 36

Rôle de l'ambassade du Viêt Nam……………………………………...          38

Le journal vietnamien de Phnom Penh : 'Tu Do'…………………………...        38

Le respect des lois………………………………………………………..       39

Les représentations réciproques…………………………………………...      40

L'affirmation d'une identité culturelle……………………………………...        44

Les Vietnamiens et les Chinois……………………………………………       48

Les marques d'interculturation et les relations inter-ethniques………………       49

Les mariages mixtes……………………………………………………...       51

Vietnamiens et Vietnamiens……………………………………………...        51

L'avenir, le retour au Viêt Nam…………………………………………...       52

Septième Partie – Conclusions…...…………………………………………..         53

Appendice A – Recommandations…..…………………………………………..        56

Scolarisation……………………………………………………………         56

Education civique et inter-culturelle…………………………………    57

Habitat………………………………………………………………..           57

Papiers d'identité……………………………………………………...           57

Taxes………………………………………………………………….          57

Religion……………………………………………………………….           57

Recensement………………………………………………………….           58

Résolution des situations de conflits inter-ethniques (ou posés

d'emblée comme tels)…………………………………………………           58

L'accès à la nationalité et l'égalité des droits………………………….  58

Les reconduites au Viêt Nam………………………………………….           58

Appendice B – Recherches…………………………………………………..         59

Bibliographie………………………………………………………………….         60

 

Diversity in Ethnicity………………………………………………………...          61

A picture of the Vietnamese in Cambodia……………………………..            61

Part One-Introduction…………………………………………………….….          61

Part Two-History……………………………………………………………..         61

Part Three-Categorisation of Ethnic Vietnamese………………………….           64

Part Four-Ethnic Boundaries……………………………………………….            65

Language………………………………………………………………          66

Physical features and clothing………………………………………....            67

Customs and religion………………………………………………            68

Housing and settlement…………………………………………….            69

Part Five-Economic Activities……………………………………………….          70

Specialisation……………………………………………………….….          70

Prostitution………………………………………………………...           71

Part Six-Interethnic Relations……………………………………………….         74

Part Seven-Life in Cambodia: Past and Future…………………………….           78

Part Eight-Conclusion………………………………………………………..          81

Note ……..…………………………………………………………………..           83

Bibliography …………………………………………………………………          84

 

Becoming Cambodian………………………………………………………..          85

Ethnic Identity and the Vietnamese in Cambodia……………………... 85

Part One-Introduction………………………………………………………..          85

Part Two-The Threat to "Khmerness"……………………………………..          85

Politics…………………………………………………………….           88

Economics……………………………………………………………...         90

Culture………………………………………………………………….        91

Part Three-The Threat to "Vietnameseness"………………………………         93

Ethnic cleansing and direct attacks: loss of life and land……………....  94

Political powerlessness…………………………………………………          98

Loss of cultural identity………………………………………………..           102

Part Four-Conclusion………………………………………………………...          106

Note ………..…………………………………………………………………..       108

Bibliography ……………………………………………………………………      110

 


 

Les Vietnamiens au Cambodge

Relations avec les Khmers et élaboration d'une identité - étude des modes d'interculturation

Didier Bertrand

 

Préambule

Nous allons tenter au travers de ces quelques lignes d'approcher la problème de l'élaboration identitaire des populations repérées comme d'ethnie vietnamienne au Cambodge. Il s'agit là d'un rapport de terrain encore frais, terrain sur lequel nous nous sommes aventurés sans trop d'hypothèses. Nous présenterons de préférence dans ce rapport des informations bruts, issues des entretiens de terrain, plutôt que des explications théoriques qui ne pourraient provenir que d'une analyse approfondie des résultats des enquêtes.

 

L'origine dite vietnamienne recouvre des réalités sociologiques, économiques, administratives et culturelles variées qui sont à situer dans des contextes pluriels, même si les discours dominants tenus à l'égard de ce groupe, en particulier dans la presse cambodgienne, tendent toujours à l'amalgame. Cet attribut identitaire de Vietnamiens, ces derniers le partagent même parfois aux yeux de certains Cambodgiens, avec les Khmers du sud (Khmers Krom) nés sur des territoires conquis par les Viets au cours de leur avancée vers le sud.

 

On ne peut également négliger la dimension historique de ce rapport inter-ethnique. Notre recherche est engagée seulement six ans après une longue période (dix ans) d'occupation du pays qui, on s'accorde à la reconnaître, a tenté une véritable vietnamisation de la vie politique, sociale et culturelle du Cambodge.

 

Espace social et économique, droits de l'homme, éducation, santé et religion - nous allons explorer ces thèmes avant de les analyser en tant que participant aux processus identitaires et d'intégration ou de marginalisation. Ce rapport se veut porteur de témoignages venus du terrain, confrontés, commentés et articulés avec des situations. Nous avons voulu opérer dans la complexité de ces discours qui se construisent souvent en miroir et démonter quelques peu des stéréotypes. L'on ne saurait à partir de ces quelques éléments conclure des généralités tant sur les Khmers que sur les Vietnamiens. Nous tenons à prévenir d'un décalage qui existe probablement entre les paroles énoncées à un autre étranger que nous étions, des désirs, des voeux, des plaintes, et la réalité des faits et des actes qui requièrent des temps d'observation assurément plus longs.

 

Nous nous sommes justement exercés à mettre en relief toute la diversité et les aspects souvent contradictoires des représentations et des conduites tant au niveau d'un sujet que de différentes personnes de groupes socioculturels variés pour mieux traduire les polémiques qui accompagnent l'installation des populations d'origine vietnamienne au Cambodge et leurs dimensions réelle et imaginaire.

 

Première Partie - Espace Social et Economique

Des espaces visibles

L'espace économique est assurément celui par lequel les Vietnamiens acquièrent une plus grande visibilité sociale ; il conditionne aussi les différents types d'habitats.

 

Dans l'histoire, en particulier dans la période coloniale, les villages vietnamiens ont souvent témoigné d'une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir royal central cambodgien. La nomination récente de chefs de groupes ou de villages vietnamiens, qui s'intègrent naturellement dans la hiérarchie administrative, favorise tout de même une relative participation et un échange avec les autorités cambodgiennes. De par l'hétérogénéité du repeuplement après 1979, les Vietnamiens ne constituent plus toujours des communautés en soi, hormis dans quelques zones périphériques d'habitat provisoire, ou de regroupement entrepris par les autorités cambodgiennes dans les années quatre-vingt sur des terres communales (par soucis de mieux contrôler les implantations de Vietnamiens). Des ghettos mono-ethniques se sont constitués dans ces endroits, où l'on retrouve justement le plus de tensions.

 

Dans les bidonvilles et quartiers insalubres en zone urbaine, certains groupes de maisons sont majoritairement vietnamiens, mais cette misère est aussi partagée par des Khmers et des Khmers Krom, tous migrants, et récemment installés à la ville. D'une paillote à l'autre résonnent des musiques khmères ou vietnamiennes (ces espaces sociaux qui ne correspondent pas à des espaces ethniques totalement homogènes sont parfois victimes d'incendies plus ou moins volontaires, dont une des raisons pourrait être l'élimination des Vietnamiens que l'on croit être dominants en ces lieux).

 

Généralement, l'habitat vietnamien est plus compact et groupé. Les maisons sont bâties directement sur le sol. Elles sont flottantes et mobiles, si les propriétaires n'ont pas pu acquérir un bout de terre ou de berge. Elles peuvent être sur pilotis si elles sont placées sur des berges inondables. Ce phénomène de marginalisation dans l'espace, qui sous-tend une certaine précarité, s'est accentué depuis 1979, en raison des difficultés d'accession à la propriété, de l'attribution par les autorités de tous petits lots de terre pour édifier les habitations, de l'incertitude sur l'avenir, et de la crainte d'agressions. On ne trouve que rarement de spacieuses maisons en bois de type khmer ou même des maisons sur terre aux portes sculptées telles que les Chinois en ont édifié dans différents endroits du pays. Nous n'avons jamais vu de belle demeure traditionnelle vietnamienne telle que l'on en trouve dans la ville de Hue. A l'inverse, dans les régions non-inondables de la frontière, de nombreux Khmers ont construit des maisons sur le sol de type campagnard vietnamien. En zone rurale, où quelques Vietnamiens ont retrouvé leurs rizières, leurs maisons sont mêlées à celles des Khmers sans que l'on puisse les distinguer.

 

Les villages de pêcheurs, dont la configuration change selon les saisons, témoignent de cette utilisation spécifique de l'espace liée à une activité professionnelle dominante. Ces habitats flottants laissent une impression de ruche tant l'on peut apercevoir des personnes exerçant des activités différentes (forgerons, menuisiers, charbonniers, rémouleurs, vendeurs de toutes sortes se déplaçant en barque, etc.). Les Khmers habitent en général la zone centrale où les maisons sont alignées comme le long d'une rue. Les commerçants en majorité Sino-Khmers ont de grandes maisons en bois sur pilotis ou flottantes.

 

Les rues des villes offrent par ailleurs l'image des différentes autres activités exercées par les Vietnamiens : réparateurs de chaussures, serruriers, marchands de pain et de fruits (importés du Viêt Nam), et différentes boutiques portant des enseignes bi- ou tri-lingues (blanchisseries, manucures, coiffeurs, soupes, tailleurs, réparateurs électromécanique, etc.). Ils sont aussi présents dans des activités négligées par les Khmers, en particulier la récupération des matériaux (verres, cartons, ferrailles, etc.).

 

En matière de commerce, les Vietnamiens importent des produits pour la consommation locale. A Phnom Penh plusieurs familles d'origine vietnamienne ou métisse raffinent du sucre de palme qui, acheté brut dans les campagnes, est transformé en sucre blanc.

 

En fait, pour les Vietnamiens installés définitivement, on trouve souvent une économie de type familial qui, par la variété des activités, permet à une unité familiale comprenant plusieurs générations d'avoir des revenus divers et constants, avec des contacts inter-ethniques relativement limités.

 

Un ancien réparateur de moteur originaire de Battambang s'est installé sur le lac à Kompong Luong depuis son retour du Viêt Nam en 1982. Il continue à réparer des moteurs pour une clientèle essentiellement vietnamienne, du fait de son isolement sur l'eau dans le quartier vietnamien. Il élève en outre des poissons avec ses enfants qui l'aident à les nourrir. Les femmes et un employé fabriquent des filets. Parfois ses fils vont à la pêche. Une grand-mère s'emploie à différentes taches ménagères.

 

Une famille s'est installée ces dernières années louant une boutique près d'un marché du centre-ville de Phnom Penh ; la mère tient un atelier de couture avec sa fille et sa belle-fille, les hommes sont coiffeurs.

 

Dans les districts frontaliers les Vietnamiens qui peuvent passer aisément la frontière jouent un rôle conséquent en matière de commerce avec le Viêt Nam dans les districts frontaliers. Dans la province de Takéo, sur un marché, un bon tiers des marchands sont des Vietnamiens qui ne résident même pas en permanence au Cambodge. Ils importent certains produits de première nécessité : céramiques, fruits, briques et carreaux, etc.

 

Ceci n'est pas sans soulever certaines jalousies ou mesures de représailles de la part des Khmers. Dans la province de Takéo, les marchandises non-périssables en provenance du Viêt Nam par bateaux (briques, tuiles, carrelages, noix de coco)sont stoppées par des officiels (comprenant des anciens Khmers Rouges) qui - nous ont-il expliqué - les rachètent et les revendent eux-mêmes pour éviter que les Vietnamiens ne fassent de trop grands bénéfices en allant jusqu'à Takéo.

 

Si on peut penser que dans l'avenir des Khmers qualifiés pourront établir leur domination sur certaines professions, comme cela se constate déjà pour quelques activités (coiffeurs, manucures, tailleurs, etc.) les Vietnamiens ne se font pour l'instant pas de soucis quant à l'avenir professionnel de leurs enfants.

 

"Au Cambodge c'est facile de trouver du travail et on peut garder le même travail, pas besoin de changer comme au Viêt Nam où on doit tout faire pour survivre," nous déclare un Vietnamien immigré à Phnom Penh. "Trouver du travail ce n'est pas difficile, on n'a pas de soucis pour nos enfants à cet égard ; mais le problème c'est les taxes, et la police qui demande toujours de l'argent même si on a déjà payé les taxes."

 

"Je désire développer des activités sur terre pour les enfants, réparer des machines, devenir charpentier ou menuisier, mais ne plus prendre de risques comme en pêchant," nous confie un pêcheur de Kompong Chhnang.

 

De jeunes Vietnamiens célibataires continuent de venir tenter leur chance, et passer quelques années au Cambodge, afin de gagner un peu d'argent, avant de revenir s'installer plus confortablement au Viêt Nam, quelques chi ou damlong d'or en poche.

 

T., cordonnier sur le trottoir, est ici depuis quatre ans. Il vit seul dans une petite chambre qu'il loue près d'un marché de Phnom Penh. Il n'a aucun papier mais peut rester grâce à la complicité des policiers du quartier auxquels il verse une petite somme hebdomadaire. "Les Khmers," dit-il, "savent conduire les cyclos mais n'aiment pas réparer les chaussures, c'est le travail des Vietnamiens. Je peux gagner ma vie beaucoup plus facilement qu'au Viêt Nam. Si je dois partir je partirai, sinon je reste encore un ou deux ans pour avoir assez d'argent pour acheter une boutique à Saïgon. Ici la vie est triste pour moi."

 

Certaines activités économiques sont enfin progressivement prises en main par les Khmers :

 

Auparavant le long de la frontière dans la province de Takéo, les Vietnamiens entraient et coupaient le liseron d'eau en payant quelques taxes au passage, maintenant les Cambodgiens (essentiellement des Khmers Krom) le coupent eux-mêmes et le vendent aux Vietnamiens qui ne passent la frontière que pour l'acheter.

 

La majorité des récupérateurs de ferraille adultes rencontrés dans les diverses provinces sont des Vietnamiens, toutefois à Phnom Penh de nombreux enfants des rues, Khmers poussés par la misère, récupèrent aussi les bouteilles en verre ou en plastique, les boites de bière, et les sacs en plastique usagés.

 

Un homme interrogé nous dit : "Les Khmers n'aiment pas ramasser les objets usagés, ils préfèrent mendier."

 

Ce dynamisme d'entreprise et professionnel se traduit par une certaine mobilité géographique ; l'espace de vie est subordonné aux finalités de la logique économique.

 

Les migrations internes

Les Khmers reprochent souvent aux Vietnamiens de se déplacer sans arrêt dans le pays et à cet égard d'être difficiles à contrôler. Il est vrai aussi que les migrations des Khmers même internes restent un phénomène récent et lié à la guerre. Les opportunités de travail dans des régions insécures où peu de Vietnamiens se sont réinstallés ont accru la mobilité professionnelle de toutes les professions liées à l'artisanat, mais surtout des employés de construction :

 

V., un jeune maçon de Phnom Penh revenu au Cambodge en 1979 qui parle couramment le cambodgien, nous dit connaître toutes les provinces du Cambodge sauf Ratanakkiri et Mondolkiri.

 

A Kompong Chhnang, où la population baisse sérieusement après la saison des pluies, la mobilité est due à la recherche de poissons, ce qui caractérise la plupart des populations de pêcheurs qui n'ont pas de logement à terre et sont dans une certaine mesure semi-nomade.

 

De même, une frange de la population en situation illégale (ou sans papiers) se déplace dans différents logements au gré des opportunités et des amitiés qui se tissent. Cela permet aussi d'échapper à des policiers qui avec le temps peuvent devenir dérangeants.

 

Un coiffeur vietnamien est resté près de deux ans à vivre dans son petit étal près d'un hôpital de Phnom Penh. Sa popularité et sa clientèle en augmentation croissante n'ont pas échappé à la police locale, dont les exigences sont allés croissantes jusqu'à 15.000 riels par jour (il est vrai qu'il en gagnait alors jusqu'à 50.000, soit plus que le salaire mensuel des policiers). Il a fini par louer la devanture d'une maison dans une rue calme où il ne trouve pas tous les jours un client, mais ne doit qu'une fois par semaine offrir une bière au policier du coin, qui le connaît bien et en quelque sorte aussi le protège (depuis huit ans sans papiers).

 

D'autres migrations internes sont liées à des questions de sécurité, en particulier pour les pêcheurs du lac et de la rivière qui se sont regroupés dans de grands villages flottants vietnamiens tout aussi facteurs d'exclusion. Selon le chef de la commune de Kompong Luong, "La plupart des Vietnamiens qui vivent ici sont nés ici et vingt à vingt-cinq pour cent viennent d'autres régions du Cambodge où ils n'ont pu séjourner car c'est trop dangereux pour eux." L'insécurité dans certaines provinces, telle celle de Battambang, ne permet pas à ces Vietnamiens de retourner à leur lieu natal. Les bidonvilles situés derrière le Wat Chak Angrae Leu et le Wat Krom à Phnom Penh seraient en partie composés de personnes originaires de cette ville et qui ne demandent disent-elles qu'à y retourner.

 

Une ONG (COERR) dans un document interne appelle humoristiquement certaines catégories de pêcheurs non pas des IDPs (internally displaced persons) mais des EDPs (externally displaced persons).

 

Les populations des bidonvilles vietnamiens sont, comme le soulignent souvent les autorités khmères, composées en partie d'individus mobiles, qui travaillent à la tâche çà et là. Un inconvénient majeur à cette mobilité est qu'elle accroît la marginalisation, dans la mesure où elle ne permet pas de s'intégrer dans un cadre de vie, d'y prendre des repères et d'y développer un réseau de connaissances, d'échanges et de solidarités avec les Khmers. Elle n'opère au mieux qu'un renforcement des liens ethniques (réseaux d'hébergement et de travail) même s'il nous semble que les ouvriers, qui ont ainsi habité çà et là au Cambodge, et rencontré aux cours de leurs déplacements de nombreux Khmers, ont acquis une meilleure connaissance du pays à l'égard duquel ils développent des images positives (accueil, gentillesse) malgré les soucis concernant la sécurité.

 

En fin de compte les migrations qui sont parfois une forme de nomadisme, renforcent les stéréotypes des sédentaires et l'exclusion dans l'espace social car elles limitent les occasions de reconnaissance réciproque. Paradoxalement, certains Cambodgiens reprochent aux Vietnamiens, en autre victimes de l'insécurité, de se déplacer alors qu'ils ne souhaitent que retourner vers leur village natal et y vivre paisiblement avec les bonnes relations qu'ils ont établit avec leur proche voisinage khmer.

 

Quelques professions exercées par des Vietnamiens

a) Pêcheurs

Les pêcheurs sont sans aucun doute les premiers immigrants vietnamiens, depuis plusieurs siècles. Ils se sont installés sur les rives et sur le grand lac Tonlé Sap.

 

A la fin du dix-neuvième siècle, ils sont quasiment les seuls à exploiter l'industrie de la pêche avec de nouvelles techniques qui permettent plus de prises. Mais la pêche, d'activité économique libre, devient affermée - les Chinois sont propriétaires des pêcheries et les ministres khmers récupèrent aussi quelques bénéfices. Au début de ce siècle, les fermiers généraux chinois sous-louent à des Vietnamiens.

 

La supériorité technique et la pêche à plus grande échelle, auraient entraîné l'éviction des petits pêcheurs paysans cambodgiens qui s'est même accrue avec la constitution de pêcheries (Khy Phanra 1974 :327).

 

La prédominance des Vietnamiens tant en nombre qu'en intensité de l'activité, reste nette et les relations avec les Khmers sont toujours globalement basées sur les échanges poissons-riz.

 

Majoritairement bouddhistes, les petits pêcheurs restent pauvres (les Khmers comme les Vietnamiens), et n'entrent que peu en contact avec les Khmers. Certes, ils pêchent le poisson dont les Khmers disposaient autrefois librement, mais ils sont pris dans un système économique dont ils ne sont pas les premiers bénéficiaires et qui profite surtout aux entrepreneurs et grands commerçants qui achètent le poisson.

 

L'on entend aussi parler de pêcheurs saisonniers qui, à l'époque des hautes eaux, remonteraient le fleuve depuis le Viêt Nam avec des autorisations temporaires mais nous n'avons pas pu rencontrer de tels cas.

 

On peut distinguer différents types de pêche :

 

La pêche industrielle se pratique sur les lots de pêche saisonniers attribués par adjudication, pour des sommes pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers de dollars. Ces lots sont réservés aux personnes de nationalité cambodgienne qui peuvent toutefois n'être que des prête-nom. La composition ethnique des équipes d'employés varie selon l'ethnie du patron, mais l'on s'accorde pour reconnaître que les techniciens sont en majorité d'origine vietnamienne parlant couramment le khmer.

 

Ces lots utilisent de grandes nasses, des barrages. Ils sont peu accessibles aux étrangers.

 

La pêche artisanale est majoritairement pratiquée par les Vietnamiens (et des Chams) avec de petits filets. Des restrictions existent quant aux outils employés et aux saisons de pêche.

 

La pêche familiale est le fait des Vietnamiens et des Khmers non-professionnels.

 

Les Khmers font surtout le poisson fumé et les Vietnamiens le font sécher. Si les Khmers font du prahok et de la sauce de poisson pour leur usage familial, les Vietnamiens en produisent aussi pour en vendre. La plus grande partie des poissons de troisième catégorie (les petits poissons) sont exportés, essentiellement vers le Viêt Nam, ou transformés dans des petites unités artisanales sur place en mam (pâté de poisson ou de crevette) et en prahok (poisson fermenté).

 

Les beaux poissons vivants sont exportés vers la Thaïlande ou le Viêt Nam (qui les exporte vers Singapour ou Hong Kong).

 

Selon le Secrétaire d'Etat à la pêche, "Ce serait une catastrophe économique si les Vietnamiens ne venaient plus acheter vingt à trente tonnes de poissons par jour pour lesquels on n'aurait plus de débouchés immédiats."

 

Un responsable de la pêche près de la frontière (en Takéo) explique :

 

"Il existe deux lots de pêche ici, les propriétaires khmers les louent aux Vietnamiens car les Khmers ne sont pas experts, et les poissons sont vendus au Viêt Nam car ils coûtent plus chers qu'au Cambodge et c'est plus facile."

 

Les paysans de Svay Rieng qui élèvent depuis peu des poissons sur des étangs adjacents à leur maison se réjouissent de pouvoir vendre aux Vietnamiens des poissons grassement nourris par les déjections humaines et dont les Khmers ne veulent en aucun cas manger.

 

Ces témoignages contrastent avec l'idée exprimée par d'autres Cambodgiens comme quoi les Vietnamiens viennent piller les ressources halieutiques du pays.

 

Un laïque responsable de pagode, lui-même non-pêcheur mais habitant près d'un village de pêcheurs vietnamiens, déclare : "Avant que les Vietnamiens ne viennent, il y avait beaucoup de poissons, mais maintenant ils prennent tous les poissons et ils vont les vendre au Viêt Nam."

 

Il est aussi des cas où les Vietnamiens paient des propriétaires khmers.

 

Ainsi à Sa'ang, quelques Vietnamiens peuvent travailler dans le lot de pêche, où ils doivent payer au patron 5.000 à 10.000 riels par jour et 200 riels par kilo de poisson pêché.

 

Concernant la vente et le commerce du poisson, les Vietnamiens s'inscrivent profondément dans des réseaux dont ils ne constituent qu'un intermédiaire.

 

Une nouvelle activité en pleine expansion est l'élevage de poissons qui permet de développer des revenus complémentaires. Ainsi, on peut voir de nombreuses cages situées sous ou à proximité des maisons flottantes. Cette activité semble porteuse d'avenir, si tant est que les personnes soient formées, et que les effets secondaires indésirables soient mieux contrôlés : pêche intensive des petits poissons pour les hacher et les donner en nourriture aux poissons de l'élevage, capture en période de reproduction et d'interdiction de la pêche d'alevins ensuite placés dans les cages.

 

La pêche professionnelle, activité spécialisée qui échappe en grande partie aux Khmers et qui reste l'apanage des Vietnamiens et des Chams, est l'objet de nombreux stéréotypes.

 

La majorité des Khmers interrogés consacre cette complémentarité en arguant de la supériorité technique des Vietnamiens ainsi que de leur ardeur à la tâche.

 

Citons des propos de pêcheurs et voisins khmers.

 

"Les Vietnamiens ils sont très forts pour la pêche, mais les Khmers ils ne savent pas aller pêcher."

 

"Les Vietnamiens cherchent beaucoup le poisson mais les Khmers ne cherchent pas."

 

"Les Khmers vont à la pêche de temps en temps mais les Vietnamiens ont beaucoup de techniques performantes."

 

Des Khmers dénoncent une inaptitude des Khmers qui semble même ne pouvoir être surmontée :

 

"Les Vietnamiens sont plus compétents, ils ont des savoir-faire techniques, mais les Khmers ne savent pas. On peut aller pêcher ensemble, mais on ne sait pas faire comme eux."

 

"Ils ont beaucoup de techniques que je ne peux pas étudier."

 

"Les Vietnamiens sont des experts pour pêcher, seulement trente pour cent des pêcheurs sont Khmers, les Khmers sont surtout des paysans. Dans l'avenir je ne crois pas qu'il y aura beaucoup de Khmers qui viendront pêcher car les Khmers n'aiment pas beaucoup tuer."

 

"Mais maintenant les Khmers et les Vietnamiens élèvent beaucoup de poissons."

 

Des jeunes khmers de Phnom Penh à qui nous posions la question disent :

 

"Les Khmers sont paresseux. S'ils ont un peu de poissons pour eux, ça suffit ; et si les Vietnamiens vont pêcher, ils peuvent acheter. C'est plus facile."

 

"Nous étions surpris d'entendre des Khmers de Kompong Chhnang nous dire qu'ils n'attrapaient pas les poissons mais les achetaient au marché ou aux Vietnamiens, alors que depuis leur maison, entourée d'eau en cette saison, il ne suffisait pour s'approvisionner qu'à lancer un épervier, tendre une ligne ou un filet, poser un piège à poissons. Ce dont ne se privaient pas leurs voisins vietnamiens. Argument ultime encore avancé : la spécialité professionnelle. Nous, nous cultivons des légumes."

 

Il reste difficile d'expliquer cette résistance des Khmers à pêcher intensivement - le bouddhisme et le fait de ne pas aimer tuer ne semblent pas convaincants en soi, et sont souvent réfutés par les Khmers eux-mêmes à qui nous avons proposé cette interprétation. L'absence de compétence non plus n'est guère acceptable, car il suffirait d'une petite formation pour acquérir quelques techniques ou connaissances. Plus plausible semble la répugnance des Khmers à travailler comme ouvriers ou manoeuvres sur des lots de pêche. Le passage à une activité de pêche plus intensive ne s'opère qu'avec la pression économique. Il faudrait, de toutes façons, mener plus d'investigations sur les représentations dans la culture khmère de la pêche laisser du poisson ainsi que du travail pour mieux en comprendre tous les enjeux culturels.

 

Un prêtre catholique nous a raconté qu'avant 1975, dans les villages catholiques, si un dimanche était aussi un jour d'abondance de poissons, seuls les Khmers s'arrêtaient de pêcher pour aller à la messe ; les Vietnamiens, eux, pouvaient mobiliser toutes les ressources de la famille étendue pour pêcher sans relâche trois ou quatre jours et nuits de suite.

 

Pour les Khmers, cette ouverture à de nouvelles activités liées au poisson est toute récente et n'est pas encore bien entrée dans les moeurs. De fait, elle rencontre encore les mêmes obstacles exprimés par les Khmers eux-mêmes.

 

"Les Khmers ne savent pas trop pêcher, ils élèvent des poissons et travaillent sur les lots de pêche."

 

"Si on a assez d'argent, on ne va pas faire ouvrier sur les lots de pêche," rajoute un jeune frère de cette famille de pêcheurs.

 

"Les Khmers ne savent pas élever le poisson, c'est difficile. Les Vietnamiens ont des secrets pour élever et éviter les maladies qu'ils ne disent à personne."

 

Nous avons vu, à la pleine lune, les pêcheurs vietnamiens qui attrapent les petits poissons et les remettent dans des cages en filet soigneusement fermées dont ils ne peuvent pas s'échapper, alors que les pêcheurs khmers les mettent dans un filet duquel ils peuvent en partie s'échapper en sautant. Différences d'acharnement et de mise en oeuvre des moyens.

 

S'opposent ainsi deux types de pêche : une pratiquée dans une visée familiale et d'autoconsommation qui devient par nécessité un moyen de survie pour des familles khmères, et une qui, intensive et professionnelle, est le revenu principal du foyer.

 

"Les pêcheurs khmers ne pêchent pas beaucoup, seulement pour faire du prahok, alors que les bateaux vietnamiens sont grands. Les Khmers n'ont pas beaucoup d'outils pour pêcher car ils font d'autres travaux, alors que les Vietnamiens ne font que la pêche," explique un chef de village.

 

La police de la pêche à Kompong Luong nous dit :

 

"Les Vietnamiens et les Khmers ont différentes manières de pêcher, les mêmes instruments mais des techniques différentes, par exemple la manière de préparer les appâts. Les Vietnamiens sont des pêcheurs professionnels alors que les Khmers viennent de la montagne parce qu'ils sont pauvres et qu'ils ont de la famille ici."

 

Mais cette pêche intensive pratiquée par les Vietnamiens est aussi l'objet de quelques jugements plus violents, le plus souvent de personnes extérieures à la question, qui ne vivent pas dans un village de pêcheurs et ne sont pas pêcheurs.

 

Un laïc responsable de wat près d'un village de pêcheurs vietnamiens dénonce :

 

"La plupart des Khmers pêchent, mais maintenant les Khmers ne peuvent pas pêcher beaucoup car les Vietnamiens prennent tout. Avant que les Vietnamiens ne viennent il y avait beaucoup de poissons, mais maintenant ils prennent tous les poissons. Ils prennent des fils électriques et ils tuent tous les poissons, même les plus petits."

 

Les pêcheurs khmers expriment timidement leur sentiment négatif qui est que les Vietnamiens prennent trop de poissons, tout en intégrant une incapacité foncière, une impossibilité de changement, d'entrer dans la concurrence qui commence à s'exercer.

 

"Les Khmers et les Vietnamiens ont des outils différents, les Vietnamiens prennent beaucoup de poissons. S'il n'y avait pas de Vietnamiens, je pourrais prendre plus de poissons," affirme un jeune pêcheur récemment arrivé à Kompong Luong avec sa famille. "Les Vietnamiens pêchent même les plus petits poissons," déplore un autre pêcheur.

 

Les problèmes et tensions liées à la pêche sont sans aucun doute à l'origine du massacre de Peam So (district de Sa'ang, province de Kandal) en 1994. Les Vietnamiens devant traverser un lot pour aller pêcher dans la zone qui leur avait été allouée, des violences meurtrières ont été commises par d'anciens Khmers Rouges employés sur le lot.

 

Les flottilles de pêcheurs vietnamiens qui écument les rivières et les lacs ne sont pas non plus sans irriter le nationalisme de la soldatesque qui patrouille sur les eaux et qui, nous le verrons, les rackette systématiquement.

 

Les Vietnamiens sont moins prolixes, ils se contentent de constater que les Khmers sont des riziculteurs, ils se plaisent à souligner leur propre prétendue supériorité technique et leur utilité ("que deviendraient les Khmers sans nous?").

 

Nous citons différents pêcheurs :

 

"Les Khmers sont riches grâce aux lots de pêche mais ils ne savent pas plonger en profondeur, alors on doit employer des Vietnamiens qui peuvent plonger jusqu'à vingt mètres."

 

"Toutes les personnes qui connaissent la technologie de la pêche sont des Vietnamiens."

 

"Les Khmers Rouges ne tuent pas les Vietnamiens qui travaillent sur les lots car sinon les Khmers n'auraient plus de poissons."

 

b) Les ouvriers de chantier

Cette population, visible en zone urbaine, reste encore majoritairement vietnamienne sur bon nombre de chantiers, même si l'on commence à voir apparaître des ouvriers khmers d'origine rurale. En général, les tâches professionnelles des uns et des autres sont bien réparties. Tous résident sur le chantier s'il est assez important : migrants, arrivés souvent seuls mais parfois en famille ou mariés ici. Ils partagent de fait les mêmes conditions de vie et de misère.

 

Un chef de chantier sino-khmer explique :

 

"Les Vietnamiens travaillent avec application par procédé méthodique et ils appliquent bien les instructions, ils parlent bien le khmer mais seulement la langue vivante."

 

De nombreux Vietnamiens travaillant sur les chantiers exerçaient déjà cette profession au Viêt Nam ; arrivés dans les années quatre-vingt, ils sont prêts à rester tant qu'il y aura du travail. Ils ont, à certains égards, le profil des travailleurs immigrés des pays européens.

 

c) Les artisans (électriciens, plombiers, menuisiers, etc.)

Deux types de témoignages et de représentations de la part des Khmers sont en partie concordants :

 

    les ouvriers khmers travaillent lentement et sont chers

    les ouvriers vietnamiens travaillent vite et sont moins chers, également ils ont de bons savoirs-faire

 

Les personnes interrogées diffèrent quant à la qualité du travail effectué, certaines estiment que les Vietnamiens font parfois n'importe quoi, alors que d'autres disent au contraire que leur travail est très soigné et sérieux. Comme quoi les stéréotypes et jugements sont toujours à considérer avec précaution, surtout si l'on ne mène pas une enquête psycho-sociale précise. Les deux appréciations peuvent aussi être justes si l'on considère des ouvriers vietnamiens du Cambodge qui travaillent dans une entreprise et vont rester ici et d'autres venus pour quelques mois gagner de l'argent et payés à la tâche.

 

Une femme khmère nous a raconté comment après deux longues réparations infructueuses du système d'évacuation des eaux usées de sa maison, à la fois longues et coûteuses ($1,000 puis $800), elle a fini par recourir à des ouvriers vietnamiens qui, pour $400, ont pu en un temps record réparer les écoulements. Elle s'explique :

 

"Les Khmers Rouges ont tués toutes les personnes qualifiées, les Khmers ils disent qu'ils savent faire, mais ce n'est pas vrai. Ils veulent seulement gagner de l'argent."

 

Les Vietnamiens n'ont guère d'explications quant à leur présence massive dans les métiers de l'artisanat et du bâtiment si ce n'est que "les Khmers préfèrent faire pousser du riz." Un cordonnier constate, quelque peu ironique :

 

"Les Khmers savent conduire les cyclos, ils savent faire pousser le riz, mais ils n'aiment pas travailler avec les mains."

 

Il existe effectivement des domaines techniques où les Khmers ne sont pas encore très actifs à cause (en autres?) du manque de personnes formées, ce qui pourrait évoluer dans les années à venir.

 

d) Les femmes de ménage et cuisinières

Nous avons pu interroger deux femmes de ménage qui travaillent chez des Français et qui sont arrivées à Phnom Penh à la fin des années quatre-vingt. Elles reprennent les stéréotypes développés par les Français à l'époque coloniale qui justifiaient l'importation de main d'oeuvre et cadres vietnamiens.

 

"…ici on peut gagner l'argent plus facilement qu'au Viêt Nam. Les Français aiment bien les bonnes Vietnamiennes, elles sont mieux payées que les Cambodgiennes car elles font mieux le ménage. C'est plus propre, on travaille plus rapidement, on comprend bien et aussi les femmes vietnamiennes elles savent un peu faire la cuisine française…"

 

Des Khmers suspecteront en revanche plus facilement une femme de ménage vietnamienne de voler son patron ou de "coucher" avec lui.

 

e) Prostituées

Les prostituées vietnamiennes sont certes nombreuses et, tout au moins en zone urbaine, visiblement majoritairement vietnamiennes ; encore faudrait-il se livrer à une étude des facteurs qui poussent au départ (push) et ceux qui attirent (pull) pour mieux comprendre leur présence ici.

 

Push - la misère qui règne dans le delta cochinchinois surpeuplé, le sentiment de piété filiale qui pousse certaines de ces jeunes filles à aller loin gagner un peu d'argent qui permette aux parents de vieillir tranquilles comme en témoignent les nombreux retours au pays. Pour une partie des filles de bar, cette activité nocturne n'est d'ailleurs pas exclusive mais complémentaire et le jour elles peuvent exercer d'autres activités telle la coiffure, la manucure, etc.

 

Pull - le fait que les jeunes khmers sont les consommateurs et que leurs choix privilégient, par exemple, la peau blanche et fine qu'ils disent ne pas trouver chez leurs compatriotes, ainsi que bien d'autres valeurs ou "qualités" plus intimes que nous n'évoquerons pas ici.

 

Les villages vietnamiens n'ont en général pas de lieu de prostitution. A Kompong Luong des jeunes vietnamiens nous ont dit aller à terre s'amuser avec des jeunes filles cambodgiennes : attrait de l'autre et du différent.

 

En fait, la présence massive de ces filles occasionne plutôt une gêne pour les Vietnamiens du Cambodge qui ne reconnaissent pas en elles les valeurs de leur culture d'origine et détériore l'image de leur communauté aux yeux des Cambodgiens (les autres jeunes filles vietnamiennes sont victimes d'un fâcheux amalgame).

 

Si les journaux parlent par extension du SIDA vietnamien à éliminer de la société cambodgienne (Le Combattant, 30 oct. 1995), il serait aussi honnête de reconnaître que ces filles sont ici car elles ont trouvé une clientèle localement.

 

L'explication paranoïaque qui voudrait que le gouvernement vietnamien envoie délibérément ces filles, telle une avant-garde pour une occupation future, fait explicitement référence à ce roi khmer qui a aussi succombé à la peau blanche et fine d'une princesse de Hue mettant ainsi "le loup dans la bergerie." Un article récent dénonce la forme du chapeau conique vietnamien évoquant déjà celle d'un sein et procède à une révision de l'histoire par les affaires de braguette. L'âge d'or du Cambodge a été détruit parce que les chefs cambodgiens ont dans le passé aimé les filles vietnamiennes ; "plus clairement encore, un général des forces armées françaises aurait été tué par sa femme vietnamienne lors de la bataille de Dien Ben Phu…. Si l'on regarde les Khmers qui défendent les postes frontières l'on se rend compte qu'il y a beaucoup de filles vietnamiennes qui les servent… le problème est que les Khmers aiment comme avant les filles vietnamiennes et donc le Cambodge sera détruit par ces braves Khmers" (Ame Nationale, 14 déc. 1995).

 

Derrière ces propos se cachent en fait aussi des représentations des femmes vietnamiennes comme étant très fortes pour gouverner leur mari et dicter leur conduite. Un dicton vietnamien dit bien en effet que "les femmes sont le général de l'intérieur," mais qu'elles ne sont pas censées se préoccuper de l'extérieur, et dans ce système patriarcal elles appartiennent à la famille du mari. L'on sait qu'au contraire, les hommes appartiennent dans la société cambodgienne à la famille de la femme chez qui ils viennent habiter. Il aurait fallu mieux explorer les représentations des rôles selon les sexes dans la société cambodgienne pour comprendre comment s'élaborent de tels stéréotypes envers les Vietnamiennes ; ils comportent selon nous, une part de projection, c'est-à-dire d'attribution à l'autre de ce que l'on ne veut pas reconnaître chez soi.

 

Cette méfiance s'est traduite concrètement sous les Khmers Rouges par le massacre systématique des hommes khmers mariés à des Vietnamiennes, censés être dominés par l'ennemi de race.

 

Actuellement, la prostitution vietnamienne au Cambodge ne nous apparaît assurément ni comme un fait politique de l'état vietnamien, ni comme une donnée véritablement culturelle. Une analyse sociologique sérieuse pourrait démontrer le poids des variables économiques pour ces jeunes filles vietnamiennes comme pour les Khmères.

 

Rôle économique et représentations

La place des activités économiques des Vietnamiens au Cambodge, que ce soit en matière de commerce et production, d'économie interne ou internationale, apparaît donc comme loin d'être négligeable mais elle n'est pas toujours reconnue par les Cambodgiens de manière positive (pas plus que celle des Arabes en France) alors que les Vietnamiens savent bien que s'ils devaient quitter le pays, le Cambodge souffrirait d'une pénurie de main d'oeuvre qualifiée dans plusieurs domaines.

 

Un leader de district où les Vietnamiens sont extrêmement présents lui opère un déni après nous avoir déclaré "la plupart des pêcheurs sont Vietnamiens et la plupart des Vietnamiens sont pêcheurs et commerçants." Il dit, "Leur rôle économique est négligeable, ils n'ont pas de rôle économique."

 

En fait, les Vietnamiens s'intègrent dans certains maillons fondamentaux de l'économie cambodgienne et en particulier la chaîne agro-alimentaire du poisson, depuis sa capture jusqu'à sa transformation et à l'exportation.

 

A propos du commerce, dans le journal hyper-nationaliste Khmer Conscience, publié aux Etats Unis, Kang Sambath (1993:21) reprend les thèmes chers de l'envahissement des matériaux et des personnes en provenance du Viêt Nam. Cela est vrai, mais les matériaux en provenance du Viêt Nam sont moins chers et nécessaires car le Cambodge ne produit pas assez (les fruits au marché viennent en grand partie du Viêt Nam). Les fruits cambodgiens sont plus chers (des variétés de longanes dites venir du Cambodge sont deux fois plus chères) mais réputés de meilleure qualité (ces longanes ont plus de chair, sont plus sucrés) ce qui est souvent vrai, car les variétés n'ont pas été sélectionnées pour leur productivité.

 

Les Vietnamiens habitués ces dernières années à vivre dans un habitat surpeuplé où il faut imaginer de nouvelles manières de gagner sa pitance sont pour certains d'entre eux comme les Chinois, très entreprenants en matière de commerce et de petites industries de transformation. Ils savent tirer profit des lacunes de l'économie cambodgienne et du manque d'esprit d'entreprise.

 

Un de ces gardes frontières (ancien Khmer Rouge) qui tempête contre les importations (qu'il rançonne) de bananes, noix de cocos, briques, vaisselles, etc. - tous produits simples et peu élaborés - nous raconte avoir gagné au jeu un jour de chance environ $20,000. Qu'a-t-il fait? A t-il tenté de planter des cocotiers ou des bananiers? Monté une petite unité de briqueterie? Non, il est aller dépenser ses gains. Où? Au Viêt Nam, dans les bars et les tripots de tous genres.

 

Les Cambodgiens pourraient tout à fait acquérir et développer ces compétences, qu'ils ont souvent déjà, que ce soit pour fabriquer des briques, des carreaux, des assiettes et des bols, planter des bananiers ou des cocotiers. Il s'agit alors de bâtir une économie nationale qui réponde aux besoins premiers des gens. Mais où sont dirigés actuellement les investissements le plus souvent étrangers?

 

Plusieurs exemples témoignent qui plus est de coopérations inter-ethniques tant avec les Chinois ou Sino-Khmers qu'avec les Khmers.

 

Dans un gros élevage de poisson quasi-industriel de Kompong Chhnang, les ouvriers sont Vietnamiens et Khmers, les patrons Vietnamiens et Sino-Khmers.

 

Une compagnie de pêche tenue par un Sino-Vietnamien emploie des pêcheurs vietnamiens et revend à des acheteurs khmers.

 

Les Cambodgiens ou Sino-Khmers qui sont particulièrement impliqués dans la commercialisation des poissons comme en témoignent différents panneaux dans les villages s'adressant explicitement aux pêcheurs ou éleveurs vietnamiens dans leur langue pour leur acheter leurs prises vivantes sur les berges du Tonlé Sap.

 

Les activités économiques nous apparaissent comme un secteur dynamique de rencontre inter-culturelle, même si la place que les Vietnamiens y ont trouvé est due à l'absence de forte concurrence des Cambodgiens que ce soit sur les marchés ou sur les lieux de pêche.

 

L'analyse des situations économiques des populations d'origine vietnamienne laisse apparaître des profils d'intégration différents selon que les sujets sont plutôt des migrants économiques dont la perpective avouée (sera t-elle réalisée?) est de retourner un jour au Viêt Nam, ou des sujets qui sont pour la plupart né