Les Lao au Cambodge

 

Rappel Historique                                                                                              p. 1

            Les Lio Dak Tronaut                                                                             p. 3

            Les lao Long                                                                                         p. 5

            « Kola » et Coolies                                                                                p. 6

 

Contexte Topographique                                                                                    p. 7

            Un vacuum Demographique                                                                   p. 7

            Laos, Terre d’Asile                                                                               p. 8

            Identité Territoriale : la Bataille des Toponymes                                       p. 8

            Les Kouey (kui)                                                                                    p. 10

 

Révolution Culturelle et Identité                                                                          p. 11

 

Deux facteurs Identitaires : la Langue et le Religion                                             p. 12

La language Lao, Facteur d’Intégration ?                                                p. 12

Le Bouddhisme : Facteur Unificateur ou Uniformatiseur ?                       p. 19

 

Conclusion                                                                                                        p. 21

 

Notes                                                                                                               p. 23

Bibliographie                                                                                                     p. 24


 

Les Lao au Cambodge

Une cohabitation harmonieuse?

 

Claire Escoffier

 

Alors que les Chams, les Viêtnamiens et les Chinois ayant migré au Cambodge ont fait l'objet de nombreuses études et publications, les Lao du Cambodge eux n'ont jamais attiré l'intérêt des chercheurs, ce qui explique l'absence presque totale de références concernant cette communauté, à l'exception de quelques écrits coloniaux faisant mention des migrations récentes dans les provinces septentrionales du Cambodge (Maitre 1912; Bitard 1949). Et pourtant l'implantation des Lao en territoire khmer date de plus de trois siècles et la présence et l'influence des Lao dans les provinces septentrionales ont été et restent toujours essentielles.

 

Bien que voisins, les Lao ne sont pas très connus des Cambodgiens qui les considèrent volontiers comme des gens pacifistes, aimant plaisanter, s'amuser, plus tolérants dans leurs moeurs que les Khmers et, en aucun cas, menaçants.

 

Il y a un consensus solidement établi sur la reconnaissance des affinités existant entre les deux pays qui ont suivi un cheminement politique similaire au sortir de la décolonisation, qui professent le même bouddhisme et dont l'intégrité territoriale est perçue comme constamment menacée par des voisins avides. La reconnaissance de ces affinités et de cet a priori favorable vis à vis des Lao présente pourtant le danger potentiel d'occulter leurs spécificités et éventuelles différences.

 

Nous ferons tout d'abord un bref rappel des événements principaux qui ont affecté les relations entre les deux pays permettant ainsi les échanges culturels et religieux qui ont contribué à l'élaboration de ces "affinités," avant d'étudier les différents flux migratoires des populations du sud du Laos qui se sont réparties au cours des siècles dans cinq des provinces actuelles du Cambodge.

 

Première Partie—Rappel Historique

 

Les provinces septentrionales du Cambodge actuel et la région du Bas Laos ont été au cours des siècles soumises à diverses influences, échanges et dominations qui ont contribué à l'élaboration de cette aire culturelle et religieuse indépendante des frontières actuelles. Nous rappellerons brièvement les événements principaux révélés par l'épigraphie et plus tard relatés dans les manuscrits.

 

Avant le sixième siècle, il n'y a pas de sources écrites et ce n'est qu'à partir de cette époque que l'épigraphie permet de retracer l'histoire des royaumes situés dans la partie septentrionale du Cambodge actuel. Le royaume du "Chenla de terre" (nom dont l'origine est encore obscure) aurait été créé par des princes indianisés qui fondent des cités sur le moyen Mékong. Le Chenla apparaît sans délimitation précise mais comprenant la haute région des terres intérieures et les régions méridionales du Laos. De nombreux vestiges dans la région de Stung Treng témoignent de cette époque brillante à forte influence indienne.

 

Au septième siècle, l'unification du "Chenla de terre" et du "Chenla d'eau" (ou royaume du Funan) aurait contribué à la naissance du Cambodge dont la capitale se serait située à Sambor Prei Kuk au nord de l'actuel Kompong Thom (Thierry 1964:55). La région du nord du Cambodge est donc très importante pour les Khmers qui voient dans cette région le berceau de leur civilisation qui s'épanouira pleinement sous la civilisation angkorienne.

 

La période angkorienne confirme la domination khmère sur les régions constituant le Laos actuel. L'épigraphie révèle peu de choses sur cette période mais il est probable que l'influence khmère profondément marquée dans le sud Laos (Wat Phu) se soit probablement étendue jusqu'au nord de Luang Prabang (Le Boulanger 1931). Des vestiges de cette époque sont encore visibles dans la région de Vientiane: statues du roi Jayavarman VII, frontons de temples et surtout l'existence d'une stèle érigée par Jayavarman VII à Say Fong** (à vingt kilomètres de Vientiane) qui témoigne de la fondation d'un hôpital par ce dernier.*1

 

Il faut attendre le dix-septième siècle pour avoir accès à des documents écrits relatant les liens historiques et culturels créés au quatorzième siècle par l'alliance de Fangum, roi du Muong Swa (futur royaume du Lan Xang (pays au million d'éléphants) avec la princesse khmère Nang Keo Lotfa, fille du roi d'Angkor.*2 Cette union contribuera non seulement à l'élaboration du Royaume du Lan Xang, qui dominera la région jusqu'au dix-septième siècle, mais surtout initiera la conversion au bouddhisme theravada des populations du nord Laos, qui bien qu'ayant été exposées à la religion bouddhiste préalablement ne l'avaient jamais été d'une manière aussi formelle et structurée.*3

 

A partir du dix-sixième siècle, les relations entre les deux royaumes se dégradent et la région du Bas Laos va être le témoin de luttes pendant les trois siècles à venir. Les armées du roi Setthatirat marchent sur Angkor. Elles y seront battues. Malgré cet échec, cette invasion a pour résultat de refouler vers le sud les Cambodgiens au delà des chutes de Khone. Si le bassin de la Sekong est évacué , les Lao occupent encore la ville de Xieng Teng (actuellement Stung Treng). Le dix-sixième siècle voit la chute irrémédiable du Cambodge avec la chute de Lovek en 1587 et de son roi, qui se réfugie alors à Xieng Teng alors "terre lao."

 

Les Lio Dach Tronaut

 

En 1621, le roi Chey Chetta II** organise une expédition dans la région de Nam Noy (Attapeu) et reconquiert alors une partie du Mékong. Le Cambodge s'étend alors sur la rive droite du Mékong jusqu'au nord de Bassac (actuellement Pakse). Sur la rive gauche, les chutes de Khone marquent la limite entre les deux royaumes. Cependant les populations autochtones, amalgamées sous l'appellation de "Kha"*4 restent sous l'influence laotienne et payent leur tribut au roi du Laos. Le roi Chey Chetta II** aurait-il ramené avec lui une princesse laotienne ou plus prosaïquement des prisonniers de sa campagne à Attapeu?

 

Il y a actuellement dans les provinces de Svay Rieng et Prey Veng un nombre important de villages d'origine lao. Ces "Lio"—comme ils se dénomment eux-mêmes—n'ont aucun document rappelant leur migration ancienne. L'origine de l'implantation de cette communauté d'origine lao en pays khmer est ainsi contée:

 

*Il était une fois un roi khmer qui alla visiter le royaume du Laos et tomba amoureux d'une princesse qui était fort belle. Le roi l'épousa et la ramena accompagnée de toute sa suite et l'installa dans le district de Ksset**. Le roi et la cour s'installèrent alors à Sopatei** qui signifie "amour royal" en pâli. Par la suite, des marchands de buffles venant du Bas Laos vendre leur bétail à Saigon firent escale dans ces villages et certains s'y établir, séduits par la beauté des jeunes filles.

 

Le mythe d'implantation des Lao en territoire khmer a donc gommé les sources historiques qui évoquent la victoire du roi Chey Chetta II** sur le royaume du sud Laos et n'a retenu qu'une version romantique des faits mettant en exergue la beauté célèbre des jeunes filles lao à la peau si claire. Il y a donc actuellement une importante communauté d'origine lao dans le district de Ksset** à quelques kilomètres de la frontière vietnamienne ainsi que dans les deux districts de Prey Veng (Tcheukat** et Bo Roloueye**). Au cours des fluctuations frontalières récentes, la communauté de Lio s'est vu dépossédée du village de Sopatei, actuellement en territoire vietnamien. Il y a aujourd'hui plus d'une vingtaine de villages se définissant comme "Khmer-Lio."

 

Ces Cambodgiens d'origine lao installés à Svay Rieng et Prey Veng sont bien connu des Khmers qui les appellent les "Lio Dach Tronaut,"** ce qui veut littéralement dire "les Lio séparés de la nasse." Les Lio sont comparés à des "poissons prisonniers, enfermés dans une nasse ne pouvant plus s'échapper pour rejoindre leurs semblables."

 

Les officiels khmers rencontrés ne considèrent d'ailleurs plus cette communauté de Lio comme une "minorité" (coenciet) mais comme des Khmers car, selon eux, ce groupe a perdu "son identité, sa culture, sa langue et est ainsi devenu khmer à 99,99 pour cent."

 

Les hommes d'origine lao que nous avons interrogé clament haut et fort leur identité khmère. Beaucoup d'entre eux ont été scolarisés par un système mis en place par les Français dans les années 1915-20 et ont été éduqués en khmer, ce qui a hâté le processus d'intégration qui jusque là avait été minimal. Les Lio vivant entre eux et n'ayant que peu de contacts avec la population khmère. Les hommes que nous avons interrogé affichaient un nationalisme prononcé et ceci d'autant plus que l'on abordait certains sujets. Il faut préciser que le district de Ksset** est situé à quatre kilomètres de la frontière vietnamienne et que déjà le village de Sopatei, premier lieu d'implantation des Lao en territoire cambodgien (srok khmae) est actuellement en territoire vietnamien. Les villageois se plaignent du fait que:

 

*Les Viêtnamiens viennent faire la rizière sur leur territoire et l'on est maintenant obligé d'aller au Viêt-nam acheter les fibres végétales pour la confection des nattes faites depuis toujours par les femmes du village.

 

La proximité de cette frontière fluctuante renforce cette peur d'être "avalé" par les voisins et a peut-être quelque influence sur le nationalisme exprimé par les personnes recontrées.*5

 

Les femmes quant à elles montrent une fierté certaine à se définir comme Lio et à énumérer le nombre de villages "qui parlent Lio" dans la région. Elles constatent les changements qui se sont opérés dans les dernières décennies: "Au début du siècle, on parlait seulement Lao, il nous était interdit par la famille d'épouser un Khmer. Depuis les temps ont changé et il y a maintenant beaucoup de mariages mixtes," dit une vieille femme. Les habitants d'un village de Prey Veng sont très fiers d'annoncer que la célèbre danseuse apsara du Ballet Royal, première épouse du roi Sihanouk et mère de l'actuel premier ministre est originaire de l'un de ces villages.

 

Le Laos est bien loin de Svay Rieng et les contacts avec la mère-patrie sont pratiquement inexistants, aucune des personnes interrogées n'ayant jamais visité le Laos. Pourtant durant la période socialiste d'amitié (mittaphiep) entre les deux pays, le gouvernement lao envoya une troupe folklorique à Svay Rieng, mais les Lio d'ici eurent besoin de traducteurs pour comprendre les Lao de Vientiane! C'est également pendant la période socialiste que le gouvernement changea officiellement le nom khmèrisé de Lio en "coenciet Lao". Mais les habitants de Svay Rieng se définissent plus comme "Khmer-Lio" qu'appartenant à la minorité lao.

 

Les Lio de Svay Rieng et Prey Veng se définissent comme des "Lao Long Sat," littéralement Lao ayant perdu leur nationalité, coupés de leurs pays d'origine, désorientes, ne sachant plus retrouver leur chemin.

 

Rien ne les distingue apparemment des Khmers qui se sont installés autour de leurs villages si ce n'est la coutume persistante de consommer du riz gluant et la persistance d'un dialecte que nous étudierons plus loin.

 

Les Lao Long

 

Le dix-neuvième siècle voit l'hégémonie siamoise. Le roi Chao Anou essaie vainement de se dégager de la tutelle siamoise mais il est défait et meurt prisonnier à Bangkok en 1848. Vientiane est alors vidée de ses habitants et la ville est totalement détruite. La majeure partie de ses habitants est alors déportée sur la rive droite du Mékong dans la région actuelle de l'Issan (il y a actuellement dix-sept provinces d'Issan où l'influence lao et khmère sont encore très présentes). Au Cambodge les Siamois, qui ont occupé Battambang et Siem Reap depuis 1794, occupent en 1814 les provinces de Stung Treng, Melou Prey et Tonlé Repou. Les Annamites et les Siamois s'apprêtent à se partager le territoire khmer. Le roi Norodom cherche alors à placer son royaume sous la protection des Français. Le traité est signé en 1863. En 1899 le Laos, toujours vassal du Siam, inclut encore les provinces de Stung Treng, Siempang et Attapeu. Ce n'est qu'en 1904 que le gouvernement général de l'Indochine détache la province de Stung Treng pour la rattacher au Cambodge ainsi que la région de Siempang (alors dépendante de la province de Khong) qui est alors réincorporée dans le territoire de la province de Stung Treng (Chhak 1989**).

 

La province de Battambang ne sera rendue au Cambodge qu'en 1907. Dans l'actuelle province de Banteay Meanchey (autrefois province de Battambang), il y a une vingtaine de villages "lao" qui auraient migré dans la région de Mongkol Borey et de Poipet durant la période d'hégémonie siamoise, victimes des déportations en masse.*6 Des villages situés dans la région de Champassak fuient l'invasion siamoise et viennent s'installer sur les berges ou sur les îles du Mékong et le long de ses trois affluents. Une habitante de Veunsai, village situé sur la rive droite de la Sesan, raconte:

 

*Mes grand-parents sont venus ici pour construire un village nouveau avec le frère du prince de Bassac, le Chao Pagna Than. Ils sont arrivés en charrette à boeufs après un voyage de plus d'un mois. Ils sont d'abord allé à Kachon mais se sont heurtés aux Jorai et aux Tampuan qui occupaient alors le territoire. Les Jorai étaient impressionnants avec leurs boucliers, leurs épées, leurs bracelets qui cliquetaient, leurs boucles d'oreilles et leurs longs cheveux. Les Jorai étaient riches, ils avaient un chef qui voulu soumettre le Pagna Than à son allégeance. Celui ci ayant refusé toute soumission, les Jorai encerclèrent le Pagna Than dans l'intention de le tuer mais celui-ci ayant le pouvoir de se rendre invisible, déjoua l'ennemi et subjugua les Jorai qui acceptèrent alors de se soumettre à sa domination. Le prince et sa suite quittèrent le village et s'installèrent à Veunsai sur la Sesan où ils firent la culture de la rizière. D'autres familles fondèrent un hameau au lieu dit de Kompong Cham, au sud de l'actuel Paklan mais à cause d'une épidémie de choléra qui fit de nombreux morts, le village fut déplacé vers le village actuel. A l'époque de l'installation, la région de Veunsai était terre lao mais les "Kha" contrôlaient le territoire.

 

Les Jorai étaient donc reconnus comme des adversaires redoutables et guerriers et seule la "magie" (l'invisibilité) avait pu sauver les Lao de la mort ou de l'asservissement!

 

Alors que certaines populations autochtones appelées "Kha" par les Lao, comme les Brao ou les Kreung n'inspiraient pas de crainte aux nouveaux arrivants, les Jorai, les Tampuan et les Phnong (Mnong Biet** de l'actuelle province de Mondulkiri) inspiraient la crainte car ils étaient connus pour emmener les villageois en esclavage. Une femme raconte:

 

*La région n'était pas sûre car les Kha [terme employés par les Lao pour désigner ces "gens sans religion ni écriture"] faisaient des razzias fréquentes.

 

*Un jour un Phnong attrape un enfant lao par l'oreille pour l'emmener en esclavage. "Au secours, maman!" crie l'enfant, "Le Phnong m'emmène!" La mère répond calmement, "Dis au Phnong de te tenir par le menton comme ça il te tiendra mieux pour t'emmener." Le Kha s'exécute et l'enfant détale à toute jambe en riant! D'où la stupidité des Kha!

 

Ces deux histoires révèlent bien la conscience très nette qu'ont les Lao de leur supériorité intellectuelle sur les Kha tout en leur reconnaissant une supériorité physique. Une femme lao commente:

 

*Avant les Kha, qui n'ont pas de religion ni d'écriture, étaient capables de se comporter brutalement puisqu'ils n'hésitaient pas à tuer. Mais bien sûr, c'est de l'histoire ancienne. Maintenant les Kha sont devenus des Khmers Loeu . . .

 

Selon un des aca de Lumphat (province de Ratanakkiri), le village aurait été créé à la suite de razzias perpétrées par les "Phnong" de la région de Mondulkiri sur les villages installés sur la basse Sesan.

 

Alain Forest (1989**:345), qui a étudié le phénomène de l'esclavage au dix-huitième siècle, distingue ces esclaves domestiques et des esclaves royaux ou de pagode, dont la sujétion était plus sociale qu'économique. Les esclaves domestiques d'origine lao ou indigène, étaient revendus sur les marchés de Sambok**, Siempang, Stung Treng ou Kratié. L'esclavage fut aboli en 1897 et les razzias qui affectaient non seulement les Lao mais surtout certains groupes ethniques sans défense cessèrent dans ces régions.

 

Cette pacification de la région favorisa ensuite l'installation de jeunes lao attirés par les possibilités de faire du commerce: vente de cornes de cerfs, os de tigres, peau de buffles, miel, poudre d'or, ramie, cardamome, résine, gomme laque et autres sous produits de la foret, troqués avec les populations autochtones et revendus aux Chinois.

 

Les Lao de la région de Stung Treng et de Ratanakkiri se définissent comme des "Lao Long "—le mot "long" ayant le sens de "perte, de désorientation, de confusion, d'imprécision" concernant leurs origines et leurs racines. Ils sont considérés comme "Khmer" par les Lao quand ils visitent leur pays d'origine, et comme des "Lao" par les Khmers car ils ne possèdent vraiment bien aucune des deux langues et leur accent les trahit dans les deux pays!

 

"Kola" et coolies

 

La dernière vague de migrations date des années 1930s. La province de Ratanakkiri avec "ses mines d'or et de pierres précieuses" (Bakham, Bakeo) attirent de nombreux paysans de la province de Champassak ainsi que des populations autochtones de la région d'Attapeu qui pensent rapidement faire fortune. Hélas les pierres précieuses se révèlent n'être que des zircons de piètre valeur marchande. Les immigrants déchantent vite, les puits sont dangereux. Creuser des puits d'une profondeur de "cinquante coudées" est difficile. En 1940, un orage cause l'effondrement de nombreux puits et fait une centaine de victimes. "Faire le coolie" au service des "Kola" d'origine birmane déplaît rapidement aux nouveaux immigrants qui se replient sur la rive gauche de la Sesan pour faire la culture de la rizière.

 

L'immigration des Birmans au Cambodge, (appelés "Kola" par les Cambodgiens) est essentiellement liée à l'exploitation des pierres précieuses tout d'abord des saphirs et rubis de la région de Pailin à l'ouest de la province de Battambang puis des pierres semi-précieuses de la région de Bakeo dans la province de Ratanakkiri. Selon R. Blanadet, l'histoire de Pailin aurait débuté dans les années 1870s lorsqu'un groupe de chasseurs d'origine shan, venu du district minier de Chantaboun au Siam, découvre les gisements de pierres précieuses dans cette région alors couverte d'épaisses forêts. Des Lao, des Khmers et des Chinois sont très vite attirés par ce nouvel "El Dorado," mais les Kola gardent encore la suprématie économique. La région de Pailin aurait été en 1913 constituée à soixante-cinq pour cent de Birmans. La première guerre mondiale amène une diminution importante du commerce de pierres précieuses et les Kolas quittent la région pour s'installer à Battambang. D'aucuns tentent alors leur chance dans la région de Bakeo où ils enseignent la technique de forage des puits aux populations autochtones. Dans les années soixantes, il y aurait eu a Pailin, environ trois mille Kola ayant la nationalité cambodgienne mais parlant toujours le shan.

 

Il y aurait eu un groupe de "Khmers Loeu" venant des provinces du nord est du pays qui, alléchés par les promesses faites par des intermédiaires laotiens auraient été entièrement au service des Kola. Les Kola ont des relations privilégiées avec certains commerçants lao, et s'intègrent vite, du fait que les langues shan et lao, appartenant à la même famille linguistique thaï-kadai sont très proches.

 

La région de Pailin et les mines de pierres précieuses sont sous contrôle khmer rouge depuis 1975. Qu'est-il a venu des Kola? A Ratanakkiri, les Kola fuient les Khmers Rouges dès 1967 et semblent s'être alors réfugiés dans la région de Battambang.

 

Ainsi dès leur arrivée dans les régions septentrionales du Cambodge, les Lao sont d'avantage en contact avec les populations autochtones et les Birmans qu'avec les Khmers qui sont très peu nombreux dans ces régions.

 

Deuxième Partie—Contexte Topographique

 

Un vacuum démographique

 

Le Laos est un "espace vide et déprimé" selon les termes de C. Taillard (1989). Au cours des trois derniers siècles, la mortalité provoquée par une forte impaludation des régions de plaine, les déportations massives au Siam de 1778 et 1828, et les incursions des pirates Ho, ont contribué à l'élaboration de ce désert humain.

 

Dans les dernières décennies, les guerres d'Indochine suivies du départ massif de réfugies depuis 1975 n'ont fait qu'aggraver la situation. La province frontalière d'Attapeu n'a que cinq habitants pour kilomètre carré, ce qui explique en partie les faibles flux migratoires transfrontaliers.

 

Au Cambodge la densité de population des provinces de Ratanakkiri et de Stung Treng qui ont à peu près la même superficie est faible: 11,000 kilomètres carrés pour une population d'environ 75,000 habitants. Cette faible densité (six habitants pour kilomètre carré) a facilité la migration des populations lao qui n'ont rencontré que peu de résistance et n'ont pas eu a lutter pour s'installer.

 

Comme nous l'avons vu, la "coulée laotienne" s'est effectuée le long du Mékong et de ses trois affluents: la Sekong, la Sesan et la Srépok** ("sé" veut dire rivière en lao). Il n'est pas toujours aisé de préciser la topographie des villages et ceci pour les raisons suivantes: pendant la période khmère rouge, tous les villages ont été abandonnés où détruits, les villes vidées totalement de leurs habitants qui ont été regroupés en zone rurale employés à la construction de digues ou à la culture de rizières. En 1979, certains villages sont revenus à leur lieu d'origine, mais d'autres sont restés près de leurs nouvelles rizières (comme le village de Sdau sur la Sesan) ce qui rend caduque la lecture des cartes topographiques. Non seulement les villages ont été souvent anéantis mais de nouvelles villes ont été créés. En 1979, les Lao voient leur belle capitale provinciale de Lumphat au bord de la Srépok** abandonnée au profit de la poussiéreuse Banlung qui devient ainsi un lieu de forte concentration khmère.

 

Jusque dans les années soixantes, la population khmère était très faible dans ces régions, ce qui a incité Norodom Sihanouk à mener une politique de "colonisation" lors de la période de la "Communauté Socialiste Populaire" (1955-69). La création de nouvelles provinces pour protéger le territoire des prétentions éventuelles des voisins aboutit à la création des provinces de Ratanakkiri en 1962 et de Mondulkiri en 1965. Ces provinces sont déclarées "fronts pionniers" et des programmes de transfert de population se font sous l'égide des militaires.

 

A Stung Treng et à Ratanakkiri plus de six cents familles khmères des provinces du centre du Cambodge sont venues coloniser les abords des fleuves recevant de la part du gouvernement "deux paires de buffles, une paire de boeufs, une charrette, du bois pour construire une maison, de la terre et du riz pour une période de trois ans," nous dit un colon.

 

L'éloignement, les risques d'impaludation, la présence de foyers Viêt Congs puis Khmers Rouges, les bombardements américains de la piste Ho Chi Minh sont autant de facteurs qui ne facilitèrent pas l'implantation durable de ces nouvelles colonies.

 

Laos, terre d'asile

 

A partir des années soixantes-dix, il y eu un exode important au Laos des populations lao et autochtones fuyant les Khmers Rouges et leurs exactions. Le Laos devient alors terre d'asile pour ceux qui peuvent s'échapper à temps. Certains resteront plus d'une dizaine d'années au Laos où le gouvernement les accueille sans réserve.

 

De nombreux Khmers se réfugièrent à la frontière thaïe fuyant d'abord les Khmers Rouges dans les années soixantes-dix et à partir de 1984 la conscription obligatoire visant à lutter contre les ennemis du régime. A Siempang (de source non-officielle) tous ces divers événements politiques auraient contribué à la diminution de la moitié de la population du district (25.000 habitants avant 1968 et seulement 12.500 habitants actuellement).

 

Identité territoriale: la bataille des toponymes

 

L'analyse sémantique des noms de lieu précisée, expliquée, revendiquée par chaque communauté, est un signe important d'identité groupale. Il est fascinant de noter la lutte que se livrent les communautés en présence pour imposer et garder les noms des lieux dans leur langue et de constater l'essai parfois infructueux du pouvoir en place à khmériser ces toponymes. Le nom de l'actuelle ville de Stung Treng est une corruption du mot d'origine qui selon les Lao vient du mot Xieng Teng. En lao, "xieng" signifie jeune bonze et "teng" veut dire "arranger." Xieng Teng est donc le lieu fondé par un bonze lao à l'époque où la région était encore "terre lao." Le nom de la ville est maintenant khmérisé: "stung" signifie rivière et "treng" est une sorte d'arbre.

 

Il y aussi dispute à propos de l'origine de Siempang. Selon les Lao, le véritable nom de la ville est Sen Pang ("pang" est le nom du fondateur de la ville originaire de Mouang**; "sen" la province de Champassak). La version khmère est différente: l'origine de Siempang viendrai du mot khmer "siem" (défaite) qui aurait été infligée par les Khmers au général siamois nommé Pang. Il faut noter que cette version ne s'appuie sur aucune réalité historique car cette région vassale du Siam n'a pas été reconquise par la force.

 

Néanmoins, il est relativement aisé de jouer sur les intonations de ces langues monosyllabiques et de déformer ainsi le sens premier des toponymes pour se les approprier.

 

Le nom de certains villages a été khmérisé: Nong Bua** ("l'étang des lotus" en lao) a été renommé Sre Chouk, mais d'autres villages ont résisté et repris leur nom d'origine. Ainsi le village de Veunsai avait été nommé Virachay par le roi Norodom mais l'appellation n'a été que passagère.

 

La volonté de garder le nom des lieux dans la langue d'origine témoigne bien de cette volonté de ne pas oublier l'histoire de la fondation de ces villages.

 

Table 1: Répartition de la Population Lao

 

Province

Rivière

District

Villages Lao

Population

Stung Treng

 

 

 

 

Total

Sékong

 

Mékong

 

Sesan

Siempang

Sesan

Sesan

Siembok

Sesan

6

1

5

3

6

 

 

 

 

 

 

12.696

Ratanakkiri

 

 

 

 

 

 

Total

Haute Sesan

Moyenne Sesan

Srépok

-

 

 

 

 

Andong Mia/**

Veunsai

Lumphat

Banlung

Bakeo

Kon Mum

Ya Dao

2

7

6

(ville)

1

-

1

353

4.628

1.424

621

98

496

28

7.648

 

Il y aurait aussi trois villages lao (environ mille personnes?) installés sur la Srépok** dans la province de Mondulkiri. Ces villages sont difficiles d'accès car situés dans une zone contrôlée par les Khmers Rouges. Il y a donc une quarantaine de villages lao qui abriteraient une population, selon les statistiques provinciales les plus récentes, d'environ 22.000 personnes.

 

Dans les provinces de Svay Rieng, Prey Veng et de Banteay Meanchey, il y a de nombreux villages "d'origine lao." Ces populations ne sont pas considérées par les autorités locales comme Lao mais comme Khmers "à 99,99%." Il n'y a donc pas de chiffres officiels sur la population de ces régions.

 

La population d'origine lao du nord du Cambodge est essentiellement rurale à l'exception d'une forte concentration à Stung Treng, et en moindre nombre à Banlung, capitale de Ratanakkiri. Dans ces villes, les Lao sont présents à tous les niveaux. Ils occupent des fonctions politiques et religieuses importantes et participent activement aux décisions et au développement de leur province. Le paysan lao a les mêmes activités que le paysan cambodgien à l'exception du fait qu'il associe à la culture du riz blanc, le riz glutineux. Le commerce est fermement tenu par les Chinois qui achètent aux populations autochtones les produits de la forêt. L'isolement des villages situés à plusieurs kilomètres les uns des autres favorise sans aucun doute la pérennité d'un mode de vie peu soumis à l'influence du pouvoir central. Le district de Veunsai est le seul district ou il n'y a pas un seul Khmer recensé! Il y a peu de mariages mixtes et la résidence uxorilocale favorise l'absorption des rares éléments "étrangers" à la communauté lao.

 

Il semble que les premiers villages Lao se soient installés en majorité sur la rive droite des fleuves ou affluents. Depuis, certains villages de populations autochtones ont été réinstallés sur les berges des rivières après 1979 dans un dessein de protection de ces populations contre les exactions des Khmers Rouges et peut-être aussi dans le but d'empêcher un soutien logistique à ces derniers. A Siempang, les villages Kraveth et Lun sont situés à quelques kilomètres des villages Lao et Khmer Khé.*7 A Ratanakkiri, les villages Brao et Kreung côtoient les villages lao.

 

A Stung Treng, des familles Kui cohabitent avec des villages lao dans les îles du Mékong.

 

Les Kouey (Kui)

 

Nous ferons une parenthèse ici pour parler des Kouey ou Kui, un groupe ethnique qui a migré au Cambodge venant des provinces du sud Laos. Les Kui seraient les descendants des Pu-Thaï, groupe dont l'origine géographique serait la région du Sipsongpanna** (région de Mouang Singh** au Laos et du sud du Yunnan). Ces Pu-Thaï durent fuir, chassés par les incursions des pirates Ho et des Birmans et ils s'installèrent dans le sud du Laos (provinces de Khammuan, Savannakhet et Salavan) où ils sont encore très nombreux. Selon l'hypothèse de Henri Maitre, ils se seraient mélangés avec les populations autochtones de ces provinces, les So et les Sek. Une partie de ces Pu-Thaï aurait traversé le Mékong et se sont installés au Cambodge. Il y a actuellement plusieurs groupes de Kui. Les Kui Antev sont dans la province de Preah Vihear, les Kui Ho dans le district de Thalabarivat à l'ouest de Stung Treng et les Kui Rumchey dans la province de Kompong Thom. Il y a de nombreuses histoires au sujet des "Kui Damrei" qui seraient venus du Laos à dos d'éléphant.

 

A cause des problèmes de sécurité, nous n'avons pu malheureusement visiter qu'un seul village Kui, dans le district de Thalabarivat.

 

Les Kui que nous avons rencontré vivent de la rizière, de la vente de résine et autres produits de la forêt. Ils sont excellents chasseurs d'éléphants, d'ours, de kouprey, et sont connus pour leur habileté à travailler le fer. Ils sont bouddhistes mais accordent une grande place au culte des esprits. Les Khmers disent que les Kui sont "comme des Khmers" et considèrent avec respect leur bravoure et leur esprit d'entreprise.

 

 

Nous avons tenté de tracer à travers la réalité historique, les mythes d'origine et l'espace géographique, les éléments qui ont contribué à forger l'identité ethnique des immigrants. Il y a donc deux groupes distincts d'individus d'origine lao: les Lao du nord du Cambodge sont considérés par les autorités comme une coenciet, improprement traduit par "nationalité," "minorité" ou "groupe ethnique" ayant sa propre vie culturelle, professant et pratiquant sa propre religion et employant sa propre langue. Par contre, la communauté d'origine lao de Svay Rieng et de Prey Veng est considérée par les autorités gouvernementales comme assimilée et khmèrisée et n'est donc pas reconnue ni comptabilisée.

 

Avant d'essayer de comprendre "l'écart ethnique" qui constitue la différence même entre les groupes ethniques et le support même de leur identité, il faut regarder d'abord l'ensemble des éléments qui font se distinguer comme "autres" les individus d'origine lao par rapport aux Khmers et aux populations autochtones qu'ils côtoient.

 

Nous avons dû limiter notre investigation aux deux facteurs fondamentaux de l'identité ethnique: la langue et la religion qui sont ressentis par les Lao comme les deux critères principaux de différentiation d'avec les "autres" (populations autochtones et khmères). Concernant ces deux aspects, les affinités, facteurs d'entente, d'enrichissement ont été abordés ainsi que les points de résistance ou de friction.

 

Troisième Partie—Révolution Culturelle et Identitaire

 

Avant d'entreprendre l'étude de ces facteurs symboles de l'identité ethnique, il nous parait important d'insister sur la période khmère rouge dont la politique d'assimilation forcée imposée à toute la population cambodgienne fut d'une importance sans précèdent dans l'histoire des relations inter-ethniques.

 

Il est de mise de dire que les populations rurales dites "anciennes" ont moins souffert que les populations urbaines dites "nouvelles," qui déplacées, ont eu à s'adapter à un nouveau mode de vie et d'environnement (Martin 1989). Il n'en persiste néanmoins que le mode de vie des populations rurales a subi un bouleversement radical pendant ces années, bouleversement qui a tellement marqué les esprits que l'occulter serait trahir les propos tenus par les personnes enquêtées qui ont immanquablement et inlassablement fait référence à cette période.

 

Les populations rurales visitées ont toutes été déplacées et les villages lao ont été brûlés, détruits ou abandonnés. Aucune pagode n'a été épargnée et les Khmers Rouges se sont acharnés également à détruire toutes les statues (souvent de grande valeur artistique) à l'exception de quelques rares statues assez légères pour être transportées et qui ont pu être cachées dans les rivières, étangs où mares avoisinantes.

 

Dans les villages Lao visités, tous les manuscrits écrits en tham, gravés au poinçon sur des feuilles de latanier (bay lan**) ont disparu, les bonzes n'ayant pas eu le temps de les cacher, surpris par l'évacuation rapide de leur pagode ou ayant du fuir rapidement, menacés de mort. Ainsi de nombreux textes religieux, traités de médecine (tamla ya**) et horoscopes (horasat**) ont disparu à cette époque.

 

A Siempang tous les habitants du district qui abrite quatre groupes ethniques furent rassemblés à O'Nonong** et employés à l'élaboration d'une gigantesque digue. Le brassage inter-ethnique est planifié : les Lao, les Khmer, les Lun, les Kraveth vivent, mangent et travaillent ensemble dans la crainte. On se souvient en termes simples sans apitoiement sur son propre cas :

 

*Nous ne mangions pas à notre faim, nous devions manger tous ensemble le riz blanc, le riz gluant étant interdit. Il était interdit de parler lao, de tisser ses vêtements et de porter autre chose que l'uniforme noir et les sandales faites en pneu. Nos enfants étaient enrôlés dans les "brigades mobiles" aux chantiers de construction ou envoyés dans d'autres provinces. De nombreux hommes accusés d'appartenir à la CIA ou au KGB ont disparu. Les mariages étaient arrangés par 'angkar,' se faisant sans aucune cérémonie ni fête. On avait tout le temps peur.

 

Après cette époque, les marques visibles de différentiation ethnique ont disparu. Les métiers à tisser ont été détruits et n'ont jamais été reconstruits, les artisans étant morts et la culture du ver à soie abandonnée. Les femmes ont donc cessé complètement le tissage des sin lao (jupe en soie naturelle) et si elles ont pu sauver un sin qu'elles gardent précieusement, elles ne portent maintenant que des sarongs importés d'Indonésie ou exceptionnellement, si elles en ont les moyens, achètent des sin fabriqués au Laos.

 

L'habitat typique a disparu. Les maisons n'ont pas été reconstruites dans le style lao mais sont faites de planches mal équarries. La belle coutume de la jarre en terre remplie d'eau et posée à l'entrée de la maison pour désaltérer le visiteur assoiffé ainsi que les esprits (phi) qui vagabondent la nuit n'a pas résisté à la tourmente.

 

"Le vrai laotien est celui qui mange le riz gluant," dit le proverbe. Au Laos, la consommation de riz gluant (khao gniau) est exclusive, le riz gluant étant la base essentielle de l'alimentation considéré comme pourvu de qualités nutritives et gustatives que n'a pas le riz blanc. Le riz gluant se cuit à la vapeur dans un panier conçu à cet effet et conservé dans un panier en osier rond. La consommation du riz gluant a diminué mais la différence dans la consommation semble plutôt se faire au niveau des communautés rurales et urbaines. Les Lao du Cambodge ont modifié leur mode d'alimentation et de consommation du riz gluant, témoin d'un attachement plus ou moins grand à la tradition culinaire d'origine. Dans tous les villages visités le riz blanc et le riz gluant sont cultivés et la plupart des ruraux affichent une préférence très nette pour le riz consommé par leurs ancêtres. Certains importent du Laos du riz gluant réputé meilleur et sont heureux de partager leur repas avec le visiteur lorsque celui-ci indique sa préférence pour le riz glutineux.

 

Il est intéressant de noter qu'à Svay Rieng et à Prey Veng où les Lio sont vus par les Khmers comme "ayant perdu toutes leurs coutumes," la consommation du riz gluant est très importante, seul témoin visible de leur appartenance d'origine. (Le mode de cuisson a du s'adapter au manque d'ustensiles. Le riz gluant est alors cuit dans une marmite ordinaire).

 

Par contre en milieu urbain, de nombreuses familles ont adopté les habitudes alimentaires khmères et ne consomment que très peu de riz gluant. Ils justifient cette entorse à la tradition par des explications physiologiques : "Manger du riz gluant rend paresseux, donne envie de dormir. Il irrite la gorge quand on en mange trop," disent certains commerçants.

 

Si les facteurs visibles de différentiation ethnique ont pour la plupart été gommés et sont peut-être perdus à tout jamais, qu'en fut-il des deux éléments fondamentaux de l'identité ethnique : la langue et la religion?

 

Quatrième Partie—Deux Facteurs Identitaires : la Langue et le Religion

 

La langue lao, facteur d'intégration?

 

La langue a le pouvoir de nommer, d'exprimer, de véhiculer la culture originale et c'est la raison pour laquelle les politiques d'assimilation, quelque vigoureuses qu'elles soient, s'attaquent en priorité à en limiter ou interdire la pratique. La langue parlée, élément essentiel de cohésion interne a t'elle été affectée? La langue écrite, élément important de la transmission du savoir a t'elle aussi souffert de cette période?

 

Avant d'aborder le facteur linguistique non seulement comme symbole de l'identité groupale mais aussi son rôle dans l'intégration à la société d'accueil, il faut préciser que les langues lao et khmer n'ont a priori rien en commun. La langue lao appartient à la famille linguistique thaï-kadai (de même que le thaï ou le shan) alors que le khmer appartient à la famille môn-khmer. Néanmoins, l'apport massif de mots d'origine pâli dans les domaines religieux, littéraires et scientifiques enrichit ces deux langues tout en leur assurant une certaine communauté culturelle.

 

Nous avons rencontré deux situations linguistiques bien différentes dans les deux régions enquêtées. Dans les provinces de l'est du Cambodge, où l'implantation lao est la plus ancienne et les gens perçus (du moins par les khmers) comme "khmérisés à 99,9%," la langue lao n'est plus utilisée ni dans le domaine public ni dans le domaine privé. Le lao est devenu dialectal*8 et a intégré de nombreux mots khmer, prononcés avec l'intonation khmère (ou le son <r> a une place prédominante alors qu'en lao le <r> est occulté). Il est difficile de parler lao avec les anciens qui, s'ils connaissent de nombreux mots en lao, ont perdu l'aisance verbale que donne la pratique. Depuis le début de l'enseignement formel mis en place sous le protectorat, les jeunes générations ont été scolarisées en khmer qui est devenu leur langue de communication. Malgré le respect qu'ils montrent à leurs anciens, les jeunes actuels ne voient ni l'intérêt ni le bénéfice d'apprendre cette langue. "Les Lio ont perdu toutes leurs coutumes et sont de venus Khmers puisqu'ils ne parlent même plus leur langue," disent les Khmers.

 

La situation est totalement différente dans les provinces du nord du Cambodge ou le lao est non seulement parlé à la maison, dans le village, mais est la langue de communication avec les populations autochtones (qui parlent mieux le lao que le khmer). La langue est donc un facteur d'unité non seulement au niveau de la communauté lao elle-même mais au niveau des différentes communautés en place permettant les échanges. Même en public, le lao est souvent utilisé excluant ainsi les "étrangers" des diverses tractations ou négociations que les agents de développement où autres éléments extérieurs au groupe viennent leur proposer. Du fait de la proximité géographique du Laos, des échanges commerciaux, familiaux et même culturels entre ces provinces et la patrie d'origine, la pratique de la langue ne diffère que très peu de la langue parlée au Laos, malgré un accent particulier qui les différencient suffisamment des Lao d'origine pour qu'ils soient qualifiés de "Khmers" quand ils visitent le Laos et de "Lao" au Cambodge.

 

a) Bilinguisme et éducation

 

Dans les villages visités, la majorité des habitants ne parlent que le lao et l'on peut se demander quel est l'impact de cet attachement inconditionnel à la langue d'origine après quatre ou cinq générations sur l'intégration à la société khmère? Est-ce une forme de résistance et de repli sur soi-même? Est-ce un handicap à l'apprentissage de la langue khmère et dans ce contexte, l'école remplit elle sa fonction première qui est l'enseignement du khmer?

 

Dans les villages, ou l 'intérêt de fréquenter l'école n'est pas toujours perçu, la majorité des villageois montrent peu d'empressement à confier leurs enfants à l'école. Il faut dire que la situation actuelle n'encourage pas à confier aveuglément les enfants à un système scolaire encore très déficient.

 

En effet, le niveau d'éducation des enseignants du primaire, les salaires insuffisants (de dix à vingt dollars par mois) et irréguliers n'incitent pas à une fréquentation assidue des établissements. Des constructions récentes offertes par des aides extérieures ne suffisent pas a retenir les enfants tant que la qualité de l'enseignement reste aussi déficiente.

 

Les problèmes liés à la qualité de l'enseignement ne sont bien sûr pas spécifiques aux villages lao mais sont peut-être aggravés dans certains villages peu empressés "à acquérir le savoir" par l'envoi dans ces villages des plus mauvais enseignants. Il semble y avoir aussi une certaine crainte des familles à envoyer leurs enfants à l'école. Dans la société lao, les enfants sont choyés et rarement frappés par les adultes qui font preuve de grande tolérance envers les incartades de leurs enfants. Certains "maîtres" frappent les enfants ou exercent une répression qui déplaît aux parents qui souvent préfèrent garder les enfants à la maison plutôt que de les exposer à des sévices.

 

De plus, les écoles primaires de villages n'enseignent que trois ou quatre classes et l'enseignement secondaire n'est possible qu'à la capitale provinciale, ce qui implique une séparation d'avec la famille, une structure d'accueil sur place et certains moyens financiers.

 

Dans une société essentiellement rurale où la riziculture et la pêche sont les ressources principales, la nécessité d'avoir recours à une éducation formelle n'est pas toujours reconnue surtout quand le système souffre d'incurie. Dans les villages pauvres, les enfants qui sont une source de main d'oeuvre indispensable sont souvent considérés comme "plus utiles à garder les buffles, à aider à la rizière ou à la maison" et à améliorer le quotidien familial par le produit de leur pêche qu'à apprendre une seconde langue qui n'est pas parlée à la maison.

 

A Stung Treng, capitale provinciale, la majorité des enfants lao vont à l'école poussés par des parents conscients de l'importance de l'éducation. "Sans éducation, nos enfants seront comme des aveugles," affirment certains parents conscients que l'accès à un savoir "scientifique" permettra à leurs enfants de mieux s'intégrer dans une société où ils sont maintenant minoritaires. Les Lao ne représentent actuellement plus que vingt pour cent de la population de la province de Stung Treng et dix pour cent de la province de Ratanakkiri. L'accès à des postes politiques ou de décision de la communauté lao est vu comme primordial non seulement pour arriver à une réussite personnelle mais aussi pour assurer la pérennité du groupe. Certains Lao modernistes délaissent l'enseignement divulgué par la pagode "qui est bon pour les enfants pauvres des villages," au profit de l'enseignement formel, se désolidarisant ainsi de l'enseignement traditionnel. Certains Lao ayant des fonctions politiques importantes ont adopté le style d'habitat khmer (ou même thaï), ne s'exprimant qu'en khmer et ont abandonné tout signe visible de différentiation. Cette apparente désolidarisation du groupe d'origine n'est peut-être qu'une stratégie des leaders leur permettant ainsi de pouvoir faire bénéficier de par leur position importante le reste du groupe et de faire ainsi jouer les relations de patronage. Cette position des leaders qui ont du choisir un camp politique et se doivent de manifester une solidarité (sameakki) de mise avec le pouvoir en place est ambiguë et demande beaucoup d'habileté pour arriver à concilier les intérêts de leur groupe tout en faisant preuve de soumission au pouvoir en place.

 

A Lumphat au sud de la province de Ratanakkiri, un proverbe lao "Pak khmen khem lao" fait référence à ce bilinguisme imparfait qui affecte la communauté lao. Parler khmer est comparé à l'alcool de riz que boit le buveur et parler lao à la nourriture substantielle qu'ingère le buveur pour adoucir l'effet nocif de l'alcool. La connaissance du khmer n'est pas parfaite et certains mots, concepts, états d'esprits, ne peuvent être bien exprimés qu'en lao. A Pakkalan, un homme dont le père est d'origine thaï et la mère lao se définit comme un lao gno, idiome exprimant cet état insatisfaisant de ne parler correctement ni le thaï ni le lao.

 

La pratique de la langue parlée est étonnamment vivace dans les communautés lao qui ont migré il y a quatre ou cinq générations. Ayant perdu tous autres signes visibles de différentiation, la langue parlée est un des éléments essentiels permettant de renforcer la cohésion du groupe.

 

b) Ecriture et transmission du savoir

 

La langue écrite a le pouvoir de véhiculer les éléments du savoir et de les transmettre. La langue lao (écrite depuis le treizième siècle) a ainsi permis la transmission de tout un patrimoine culturel malgré la destruction systématique des documents que lui ont infligé les envahisseurs successifs. La langue écrite lao a t'elle encore une raison d'être pour les populations aujourd'hui?

 

Il faut brièvement rappeler qu'avant 1904, date du rattachement de la province de Stung Treng au Cambodge, l'enseignement du lao était assuré par les bonzes qui dans les "écoles de pagode" enseignaient l'écriture lao en même temps que l'écriture tham (du pâli dharma) utilisée pour les textes sacrés. Chaque village avait ses tradi-praticiens ou ses "spécialistes" qui se référaient à leurs documents précieusement conservés. Les traités de médecine (tamla ya), les textes religieux, les enseignements (kampi), horoscopes (horasat) étaient en langue lao. Toute cette connaissance était scrupuleusement consignée et recopiée au poinçon sur les feuilles de latanier et conservée dans les pagodes où par les praticiens (mo) qui avaient tous passés quelques années à la pagode avant de redevenir laïcs.

 

Durant la période khmère rouge, la destruction systématique des documents écrits en langue lao et la disparition de nombreux tradi-praticiens dont la renommée dépassait de loin les limites du village et l'appartenance ethnique a laissé un vide cruel dans les villages. Il ne reste aujourd'hui qu'un nombre infime de personnes lettrées qui sont privées des sources écrites et dont la mémoire souvent défaillante ne permet plus la transmission de leur savoir. Les Lao ressentent cruellement le fait qu'ils ne savent écrire ni le lao ni le khmer eux qui affichaient cette supériorité sur les populations autochtones.

 

Les tradi-praticiens ne sont pas toujours des "spécialistes" d'un seul savoir mais souvent en cumulent plusieurs, ce qui rend malaisé toute tendance à la "classification!" Néanmoins, on peut distinguer l'herboriste (mo ya), le connaisseur des formules sacrées (mo mon), le médium (mo phi) qui établit le contact avec les divinités, le devin (mo dou) qui prédit le futur. Quelques femmes sont médium (mo tham nyai). Tous ces praticiens assurent par une approche holistique (la dichotomie corps-esprit étant un concept occidental) le bien-être physique, psychologique et moral des membres de leur communauté. Dans le cas de cette étude, nous avons du nous limiter par manque de temps à examiner essentiellement le rôle du tradi-praticien herboriste (mo ya) dans le traitement de certaines pathologies et avons omis l'étude des praticiens interférant plus directement avec le "spirituel."

 

c) Les pratiques de santé

 

Nous rappellerons brièvement quelques éléments de la médecine vernaculaire lao telle qu'elle est encore exercée aujourd'hui par les tradi-praticiens dans les provinces du nord-est du Cambodge.

 

La médecine lao a été sans conteste fortement influencée par la médecine ayurveda (compilée en Inde dans des traités formulés dès le début de l'ère chrétienne) tout en gardant sa spécificité vernaculaire. Les tamla ya ou traités de médecine rédigés en tham sont basés sur la théorie des cinq éléments (terre, eau, feu, air, éther) qui composent l'être humain. Le fonctionnement du corps humain (physiologie) est basé sur une théorie pneumatique. Les conduits internes (nahru) sont constamment traversés par des flux aériens (loum) et un déséquilibre dans les flux entraînent un état pathologique.

 

La thérapie exercée par les tradi-praticiens (mo ya) a pour but de restaurer l'équilibre entre les divers éléments grâce à l'utilisation de plantes dont les différentes propriétés (froide, chaude, astringente, sucrée, etc.) agissent sur les principes nocifs (pit). La thérapie est non-agressive et vise à restaurer l'équilibre des divers éléments tout en renforçant le "terrain biologique" soumis à des changements constants induits par des facteurs climatiques, saisonniers et spécifiques à l'individu.

 

Nous nous limiterons ici à décrire l'herboriste tel que nous l'avons vu exercer dans les villages lao. Le mo ya acquiert sa connaissance le plus souvent à la pagode à laquelle il rentre à un très jeune âge. L'apprentissage de la médecine est long et le disciple apprend en aidant un herboriste expérimenté qui lui livre les secrets de son art si l'apprenti le mérite.

 

Achan Pong du village de Danlong jouit d'une grande réputation résultant non seulement de sa connaissance théorique, de sa longue pratique mais aussi de son charisme personnel. Il tient son savoir d'un ermite (leussi) retiré dans une grotte dans la forêt avec qui il a passé plusieurs années:

 

*Cet ermite qui ne mangeait qu'une fois tous les quatre jours avait une connaissance exhaustive de la flore et de la faune de la forêt lui permettant de soigner et de guérir toutes les pathologies. Il savait entre autres se protéger contre la malaria en utilisant des plantes prises en décoction où macérées dans l'alcool de riz.

 

Ce savoir acquis par l'exercice d'une pratique quotidienne est renforcé par une connaissance formalisée consignée dans les traités médicaux. Achan Pong est l'un de ces praticiens, actuellement très âgés et dont la mémoire défaillante ne peut plus s'appuyer sur la lecture des traités aujourd'hui disparus. Ce praticien connaît aussi l'usage des formules sacrées (mantras) qui sont "soufflées" (paho mon) sur la partie malade et contribuent par son pouvoir exorcisant à chasser le mal et à la guérison du malade.

 

Nous nous sommes intéressés à une pathologie spécifique affectant particulièrement les enfants lao vivant le long des berges du Mékong et de son affluent Sékong. La bilharziose ou schistosomiase est une maladie causée par un parasite qui se développe dans un coquillage vivant dans les zones rocheuses du Mékong et de la Sékong. L'un des symptômes de cette maladie se manifeste par l'apparition d'une splénomegalie ou "grosse rate" (que l'on retrouve également dans la malaria chronique).

 

Des tradi-praticiens ont élaborés un traitement spécifique à cette symptomatologie de la grosse rate (pen pang) sans se préoccuper de l'étiologie (dont les interprétations varient selon l'exposition ou non du praticien aux théories de médecine occidentale). La thérapie est la suivante: elle consiste à faire se consumer à l'aide d'un bâtonnet d'encens quatre petites boules d'étoupe posées sur l'hypochondre gauche selon un schéma bien précis. Cette thérapie vise à rétablir l'équilibre des flux perturbés par la maladie et à réduire la taille de la rate.

 

Si ce traitement douloureux administré aux enfants est reconnu avoir un succès inégal, il n'en témoigne pas moins de la volonté des parents de chercher un recours thérapeutique à cette pathologie qui affecte de nombreux enfants et qui est souvent mortelle. Les enfants sont également amenés à l'hôpital provincial mais sans plus de succès jusqu'à présent. Si certaines pratiques dont l'efficacité clinique n'est pas démontrée perdurent (tout en étant associées aux thérapies modernes) c'est parce qu'elles n'ont pas été encore détrônées par de nouvelles techniques efficaces et indolores. Le traitement de la schistosomiase par la médecine moderne est rapide et efficace, mais il n'est pas encore disponible, le personnel médical ne connaissant ni l'étiologie ni le traitement approprié.*9

 

La médecine par les plantes est encore pratiquée dans les villages pour toutes sortes de pathologies mais la médecine dite "moderne" et son cortège de médicaments "à action rapide," d'injectables de toutes sortes contribue à discréditer la médecine locale. Un tradi-praticien de Veunsai avoue ne plus exercer son art qu'il pratiquait (gratuitement) au prix d'un laborieux travail de collecte des plantes dans la forêt éloignée, à certaines heures du jour pour obtenir un maximum d'efficacité etc. Il dit "perdre la face" devant ces jeunes agents de santé qui ayant une connaissance minimale, attirent les foules par l'administration, au prix fort, de médicaments de toutes origines, couleurs et qualités! Dans ces conditions, le mo ya préfère ne plus exercer ni transmettre sa connaissance à d'éventuels disciples. De toute façon il n'y a pas de disciples, les jeunes étant plus attirés vers la pratique de la médecine moderne, la formation d'agents de santé étant un des rares métiers permettant de rester au village et d'avoir un revenu raisonnable fourni par l'exercice de la médecine privée.

 

La médecine vernaculaire est en déclin, quelques rares praticiens âgés détiennent encore un savoir formalisé de grande valeur mais ne font plus d'adeptes ou si peu qu'ils ne transmettent plus que quelques bribes de leur savoir. Les jeunes sont plus attirés vers des formations d'agents de santé. Ils sont inexpérimentés, à peine lettrés, formés à une médecine "étrangère" souvent mal comprise et potentiellement dangereuse pour le patient! Que d'injections injustifiées, inappropriées sont pratiquées et que risques pris (en toute inconscience)! Que de médicaments ingurgités sans indication justifiée (si ce n'est de rassurer le patient)! Il n'y a pas pénurie de médicaments mais pléthore. Médicaments vendus non seulement par le personnel de santé mais aussi par le marchand chinois ambulant qui depuis sa pirogue vend les médicaments sans en connaître les indications, par celui qui a l'occasion d'aller à la ville etc. Cette "inondation" de médicaments a peut-être un certain effet sur la morbidité mais semble n'affecter que peu la mortalité infantile car les pathologies sévères (accès pernicieux, choléra, dengue hémorragique (?) ne sont pas diagnostiqués et sont donc incorrectement traités).

 

La médecine vernaculaire est en péril et avec elle toute une connaissance "scientifique" élaborée aux cours des siècles par des générations de praticiens qui ont affiné un savoir-faire dynamique forgé par les réalités du terroir et renforcé par un système "formalisé" dans les traités médicaux. Les traités médicaux ont disparu et en même temps l'intérêt pour l'exercice de cette médecine à l'apprentissage long et difficile.

 

Par contre, de nombreuses formations paramédicales d'agents de santé, d'auxiliaires de santé, d'infirmiers, de sages-femmes traditionnelles se mettent en place au niveau provincial et national. Des manuels sont imprimés en khmer, véhiculant des concepts difficiles à assimiler car basés sur des postulats et représentations radicalement différents. Les problèmes sémantiques posés par la khmérisation de l'enseignement médical et les néologismes dérivés du pâli sont encore exacerbés pour les élèves d'origine lao lorsque ces théories nouvelles sont enseignées dans une langue autre que leur langue maternelle. Néanmoins, le personnel médical ayant reçu une formation secondaire lui assurant une bonne connaissance du khmer devrait pallier en partie à ces problèmes mais ce passage à un autre système de soins ne se fait pas sans conséquence pour les patients et ne peut se faire que lentement en tenant compte de la spécificité linguistique des communautés concernées.

 

d) "Celui qui vit dans une maison sur pilotis, mange du riz gluant et joue du khène, celui-là est un vrai laotien" dit un proverbe lao

 

Nous avons déjà vu comment l'habitat et la cuisine—signes visibles de différentiation ethnique—avaient évolué au cours des dernières décennies. Ce proverbe montre l'importance de la musique pour les Laotiens à travers le khène et le lam. Nous avons essayé de voir comment ces deux éléments fondamentaux du folklore laotien ont la possibilité de s'exprimer aujourd'hui, les moyens d'appropriation de ces éléments par la culture dominante, les risques de "folklorisation" d'un héritage culturel et les stratégies utilisées pour assurer la survie de cet art.

 

Les Lao que nous avons rencontrés se définissent volontiers comme des "gens pacifiques, aimant rire, plaisanter, chanter et faire la fête [het boun]."

 

Le riz gluant, l'alcool mais aussi la musique sont les éléments essentiels de la fête. Le khène fait partie intégrante de la vie lao et occulter son importance serait occulter un des composants essentiels de l'expression artistique de cette société. L'origine du khène, où orgue à bouche, serait d'origine chinoise. Il est encore joué de nos jours dans les régions du sud du Laos, du nord-est de la Thaïlande (pays Issan) et du nord du Cambodge.

 

Cet instrument est composé de sept ou huit paires de tiges de bambou de longueur variant entre 80 cm et deux mètres et a une gamme de sept tons. Ses variations permettent d'obtenir une musique vibrante et envoûtante.

 

Nous avons interrogé trois joueurs de khène et assisté à un concert joué par un célèbre mo khène de la province de Ratanakkiri.

 

e) Achan Tivong raconte . . .

 

*J'ai appris à jouer du 'khène' à l'âge de 8 ans et m'exerçais en gardant les buffles. Il faut pratiquer de longues heures avec un joueur expérimenté. Seul les garçons apprennent à jouer de cet instrument. Il faut un bon souffle pour jouer pendant de longues heures et je suis trop âgé maintenant pour jouer pendant des nuits entières. Mon fils ne veut pas apprendre le 'khène' car c'est trop difficile et il préfère jouer de la mandoline avec ses amis. Mon 'khène' est cassé et personne à Stung Treng n'est capable d'en jouer. L'orchestre folklorique a bien six instruments mais aucun des danseurs ne peut en jouer et ils dansent leur 'khène' à la main sur une musique enregistrée! Quand j'étais jeune, je jouais souvent à l'occasion de mariages, j'accompagnais les chanteurs de 'lam' qui faisaient danser les convives. On était convié aux cérémonies du nouvel an ('pimai') qui durent pendant plusieurs jours et aux cérémonies en l'honneur des génies de la terre ('bon laung neak ta') ou les médiums (souvent féminins) rentrent en transe et sont habités par des esprits défunts. Avant la période Pol Pot, les joueurs de 'khène' étaient nombreux et chaque village lao avait son joueur. Il ne reste aujourd'hui que quelques rares joueurs. Les fabriquants de 'khène' quant à eux sont tous morts et il faut aller au Laos ou en Thaïlande pour acheter l'instrument.

 

Le mo lam est également un élément essentiel de la fête. Accompagné du khène, il chante des mélopées, des chants d'amour ou il improvise des chants célèbrent la bienvenue d'un visiteur ou une occasion que l'on veut célébrer. Il y a plusieurs sortes de lam (lam vong, lam peun, lam khon, lam teu, lam khone savan, lam siphandone, etc.) aux rythmes et exécutions variés.

 

De nos jours, les joueurs de khène